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ATP, le cauchemar de Noël
Retour sur l'édition 2006 du festival britannique
C'est sous le « commissariat » de Thurston Moore, de Sonic Youth, que s'est tenue l'édition hivernale 2006 du remarquable festival ATP (All Tomorrow's Parties), dorénavant établi à Minehead, dans le Sommerset. Compte rendu.
Minehead, Sommerset. C'est au détour de ce petit port de pêche tranquille, niché dans un creux de ce bout de terre anglaise faisant face à l'autre Channel (celui qui sépare l'Angleterre du Pays de Galles) que se tient désormais le fameux festival All Tomorrow's Parties (ATP), collusion musicale post-indie, dont chacune des programmations est confiée, le temps d'un week-end, aux choix éclairés et éclectiques d'un musicien de référence.
Un changement de lieu mais pas vraiment d'environnement. Tout comme le Holiday Camp de Camber Sands (sa précédente localisation, dans le voisinage de Douvres), le Butlins Resort de Minehead fleure bon les vacances familiales à l'anglaise. Avec ses dizaines de baraquements alignés en rang d'oignon, ses pubs cosy, ses aires de jeux clinquantes, ses machines à sous bruyantes, ses salles de spectacles recouvertes de moquette jusqu'au plafond, dignes d'un décor de restaurant de ferry-boat en goguette, il n'est pas dur d'imaginer, l'été venu, les colonies de gosses blonds et joufflus piaillant au milieu des arcades de jeux vidéos, ou les nuées de parents bedonnants, rosissant au soleil de midi dans les maillots de leur club de football fétiche, le verbe haut et la pinte d'ale tiède à la main.
Un sacré cauchemar en perspective, qui a peut-être donné quelques idées à Thurston Moore, de Sonic Youth, curator de cette première édition relocalisée, et placée sous un intitulé « burtonien » prémonitoire et de circonstance : Nightmare before Christmas.
Evidemment, la côte anglaise en décembre nous aura largement épargné ce grand raout de populace, mais les clichés ayant, ici comme partout, la vie dure, il suffisait de constater la tendance naturelle impressionnante des Anglais à faire la queue (au concert, au snack, aux toilettes, etc.) pour se persuader, au besoin, que non nous n'étions pas en France. Et de ceux qui en doutaient encore, un rapide coup d'œil à la programmation achevait de lever les derniers doutes : il n'y a bien que l'Angleterre pour pouvoir accueillir une telle affiche sans coup férir.
40 ans de noise-rock
Petit flash-back. 1991, Festival de Reading. Cette année-là, Nirvana, Dinosaur Jr., Iggy Pop, les Melvins et Sonic Youth occupent durant une journée le haut de l'affiche, et le courant grunge apparaît alors comme la vague émergente d'une mouvance noisy rock en pleine bourre. Quinze ans après, les mêmes sont toujours là (Chris Novoselic, le bassiste de Nirvana, jouant avec les anciens de Flipper), et Thurston Moore s'est sans doute remémoré cet après-midi charnière au moment de pondre une programmation en forme de rétrospective absolue de la culture noise.
Ce Nightmare before Christmas 2006 proposait en effet un étonnant passage en revue de quarante ans de rock bruitiste, traçant des lignes de filiation hirsutes dans un foisonnement de performances électriques déjantées. Longtemps réduit au simple état d'adjectif, de qualificatif réducteur décrivant ce chaos sonique qui cisaille le rock au niveau des tympans, l'appellation « noise » partait, le temps d'un week-end, en quête de ses lettres de noblesse, et ouvrait d'étonnantes passerelles générationnelles pour symboliser la diversité des genres qui la composent.
La qualité fondamentale de cette affiche reposait en effet sur ce principe tacitement posé que l'appellation « noisy » ne décrit pas une prétendue scène mais un processus, qu'elle n'est pas le reflet d'un simple courant musical, mais la conséquence sonore d'une expressivité artistique formelle et ponctuelle. De fait, tous les styles musicaux peuvent offrir une vision radicale d'eux-mêmes. Dans ce contexte, la force du « noise » est qu'il n'a comme limites que les capacités physiques supposées des musiciens et des spectateurs.
En marge de ce principe opérationnel, la seule barrière que Thurston Moore semblait avoir posée dans sa programmation tenait à l'absence de tout groupe/artiste noise d'obédience intégralement digitale ou techno. Une manière de circonscrire ses choix à un registre volontiers anti-technologique, essentiellement instrumental, analogique et lo-fi, et de surligner au crayon gras des filiations candides qui collent à son érudition musicale. De groupes cultes en projets plus confidentiels, Nightmare before Christmas jouait donc à fond la carte ouverte du mélange et de la transdisciplinarité. Et si la salle principale, souvent prise d'assaut par le très discipliné public anglais, offrait les prestations les plus courues, les deux salles annexes libéraient les performances et les énergies les plus hautes en couleurs.
Jeunes couteaux et anciens aux dents longues
Les nouvelles générations, notamment, y montraient clairement la voie tracée par Thurston Moore dans son side-project impulsif Bark Haze, en déployant leurs expérimentations tous azimuts, dans une multitude de registres. Au rayon pop déstructurée, les jeunes loups de Deerhoof firent sensation grâce aux combinaisons vocales mutines de leur chanteuse. Dans la catégorie folk, les excellents Six Organs of Admittance et Alexander Tucker transposaient leurs mélodies diaphanes sous tension électrique dans de périlleux exercices de styles. Une adaptation que le duo américain Charalambides mettait également à profit pour hérisser ses chansons mélancoliques de barbelés sonores. Etonnement calme et méditative, la noise atmosphérique et flottante de Inca Or (le projet de la chanteuse de Jackie-o-Motherfucker) a ravi les prospecteurs de quiétude. Beaucoup plus excentriques, les collectifs No-Neck Blues Band et Sunburned Hand of the Man bousculaient avec une saine effronterie les rapports entre musiques improvisées, psychédélisme hippie-transe et rock barré à la Can/Captain Beefheart. La révélation la plus contrastée fut sans doute le projet de Matt Valentine, MV/EE, sorte de brouet bluegrass atypique, capable de s'emporter par instants dans des déflagrations soniques insoupçonnées. Dans la tendance free-jazz, les toujours très affairés Paul Flaherty et Chris Corsano venaient frotter leur activisme à celui de Chris Spencer Yeh du Burning Star Orchestra pour une séance hautement corrosive. Les amateurs de murs sonores implacables – la tendance dure, serait-on tenté de dire – n'étaient évidemment pas oubliés. Avec leur harsh-noise ultra agressive, les déjà réputés américains de Wolf Eyes et leurs alter ego italiens de My Cat Is An Alien mirent bien des oreilles à rude épreuve. Plus harmoniques, les Anglais de Double Leopards ont convaincu grâce à leurs architectures saisissantes de feedbacks de drones et de guitares saturées. Mais si une palme devait être décernée, ce seraient probablement les transfuges du label Sub Pop de Comets on Fire qui mériteraient de l'obtenir, pour avoir offert au public une prestation torride, évoquant avec délice ce à quoi devait ressembler le MC5 late sixties lancé plein champ.
MC5. Un nom qui résonnait comme une antienne à travers les murs du Butlins Resort. Car si les Stooges d'Iggy Pop étaient officiellement les têtes d'affiche désignées par Thurston Moore, le gang historique de Détroit hérita de la pole-position avec la bénédiction de l'iguane et des frères Asheton (Ron et Scott, guitariste et batteur des Stooges). Dans ce grand raout stylistique dédié au white noise des sonorités électriques, le Motor City 5 revêtait incontestablement le dossard du groupe précurseur, pour avoir osé combiné dès le milieu des années 1960 soul music, rock garage et prémisses hardcore. Evidemment, sa prestation scénique ne fut pas convaincante de bout en bout : amputé des regrettés Fred Smith et (surtout) Rob Tyner, le chanteur le plus fou de la décennie 1960, le MC5 version 2006 devait s'appuyer sur un trio de survivants emmené par le guitariste Wayne Kramer, excellent guitariste mais chanteur limité, et quelques guests tels que Mark Arm (la voix de Mudhoney), et le résultat était souvent plus émouvant que proprement sidérant. Certains morceaux, comme le hit Kick out the jams, ont toutefois déferlé sur la salle comme un véritable tsunami de décibels.
Les pionniers en tout genre figurant à l'affiche ne bénéficiaient d'ailleurs pas tous d'une telle aura : collectionneur et mélomane forcené, Thurston Moore a saisi l'occasion pour se montrer reconnaissant envers certains de ses pairs, aussi cultes que méconnus. Dans cette catégorie, les performances les plus notables ont été celles des Néo-Zélandais de Dead C, combo rock expérimental enveloppant d'étranges ritournelles seventies d'enluminures soniques saisissantes. Mention honorable pour les éruptifs Notekillers, qui, la soixantaine largement sonnée, rappelait aux connaisseurs la violence lapidaire du meilleur de la scène hardcore US. Musicalement plus anecdotique, la présence des New Blockaders, précurseurs nihilistes de l'« activisme politique noise », témoignait du caractère quasi encyclopédique de la programmation. De quoi faire rigoler le saxophoniste Peter Brötzmann, toujours à son aise dès qu'il s'agit de donner la bascule aux VU-mètres les plus sensibles. Et de quoi amuser le génial Steven Stapleton, dont la rarissime incursion live du Nurse With Wound offrait un étonnant panorama collectif et instrumental (dans la lignée de son récent projet The Sleeping Moustache) de ce que peut être un mélange réussi de collages, manipulations électro-acoustiques et ambiances industrielles.
Quelques noms étaient quand même bien là pour jouer les catalyseurs sur un public anglais qui, tout comme le mentor du festival, se plaisait à baigner dans une douce nostalgie. Bien évidemment, le groupe du maître d'œuvre bénéficia des faveurs du public – mais sans être à proprement parler décevante, la prestation de Sonic Youth resta dans les limites du prévisible. Plus fusionnel, l'accueil réservé aux Gang of Four fut à la hauteur de leur popularité et dépassa largement les attentes des organisateurs, obligeant ceux-ci à les programmer une seconde fois – comme pour Sonic Youth et les Stooges (ce qui était prévu), mais également Dinosaur Jr., Deerhoof et les Melvins. Conscients de l'objectif du festival, le groupe anglais prit un malin plaisir à plomber de nappes électriques drues son punk-funk épileptique. Un exercice volumétrique que les toujours aussi verts Dinosaur Jr et Melvins n'eurent aucun mal à mettre en pratique, leur heavy-metal maison cassant toujours autant la baraque quand il s'agit de presser la pédale fuzz à fond. Emmené par leur leader « charismatique » Jay Mascis, et bénéficiant du retour de leur bassiste historique, Lou Barlow, les premiers remportaient haut la main la médaille du concert le plus agressif au niveau sonore. Reprenant la tradition, héritée des Boredoms, de la double batterie – Yamatsuka Eye, le chanteur du célèbre groupe japonais, était par ailleurs présent à l'affiche aux côtés du saxophoniste Mats Gustaffson –, les seconds ont montré que l'on pouvait arborer fièrement un look de corbeau (King Buzzo, le leader des Melvins, est le parfait sosie de Robert Smith de The Cure) sans tomber dans la guimauve gothique. Il faut dire que les deux groupes avaient affaire à forte partie ce jour-là, puisque le groupe séminal du genre « grunge » se trouvait exceptionnellement à l'affiche : formés à la fin des années 1970 en Californie, Flipper fut le premier en son temps à croiser punk et métal dans un scénario musical à la lourdeur sépulcrale. Bénéficiant de la présence à la basse d'un de leur plus grand fan – Chris Novoselic, le bassiste géant de feu Nirvana –, leur performance fut tout bonnement incandescente. De quoi donner un sacré coup de vieux à une assistance médusée, mais néanmoins un peu trop sage.
Iggy forever
Sans doute le public anglais ne voulait-il pas brûler ses cartouches, et réservait-il prioritairement à une vedette ses cris d'adulation et ses pogos démonstratifs. L'arrivée sur scène d'Iggy Pop et de ses désormais bien rodés Stooges déclencha une crise de délire comme on aimerait en vivre plus souvent. Trônant devant l'impeccable section rythmique emmené par le batteur Scott Asheton et l'ex-bassiste des énormes Minutemen Mike Watt, dansant sur les riffs acérés d'un Ron Asheton toujours autant en retrait sur scène, Iggy Pop s'est une nouvelle fois montré digne du statut qui est le sien – celui d'une des dernières icônes vivantes incontestables du rock. Là où les Lou Reed, David Bowie et autres Mick Jagger peinent à entretenir la flamme, Iggy Pop exulte, se démantibulant comme un pantin toqué aux quatre coins d'une scène finissant par être trop petite pour lui. Un phénomène qui, de surcroît, bénéficie de la puissance retrouvée de son groupe historique. Car, qu'on se le dise, les Stooges sont bien de retour. Au-delà de ses classiques habituels (les No fun, I wanna be your dog et autre Real cool time), le groupe a convaincu l'assistance en interprétant plusieurs extraits de son nouvel album (produit par Steve Albini), retrouvant grâce à la verve du saxophoniste Steve Mackay la folie free-rock garage et swingante qui avait permis à sa musique de tutoyer les étoiles à son époque la plus épique – celle de James Williamson et de morceaux comme I'm sick of you, qui précéda malheureusement de peu une fin aussi rapide que tragique (avec le décès de Dave Alexander, le bassiste originel).
A l'initiative d'un Iggy Pop des grands soirs, la scène se transforma rapidement en piste de danse, envahie par des jeunes fans qui n'étaient pour la plupart pas nés quand le chanteur mettait, au milieu des années 1970, un premier terme à l'aventure de ce groupe exceptionnel : le moyen, pour eux, de témoigner leur admiration à ce héros du rock'n'roll – et, pour les autres, une énième occasion de manifester, tout comme Thurston Moore le fit lui-même ce soir-là, l'hommage que ce grand monsieur méritait bien qu'on lui rende.
La prochaine édition d'ATP se tiendra fin avril au Butlins de Minehead. Une édition programmée par le trio australien Dirty Three, et pour laquelle sont déjà confirmées, entre autres, les présences de Nick Cave, Einstürzende Neubauten et du Silver Mt. Zion Orchestra. Un réveil en douceur pour panser les plaies de ce « cauchemar de noël ».
Laurent Catala
Plus d'infos sur www.atpfestival.com
Laurent CATALA,
Publié le 2007-01-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : son, concert, musique, festival, musique contemporaine,
Mot(s) Important(s) : musiciens, musique, festival, Angleterre,
Artiste(s) : Laurent CATALA (rédacteur), Thurston MOORE (musicien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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