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Nos vies d'éphémères
Par le Théâtre du Soleil
Avec leur nouvel opus au long cours (deux recueils de 29 épisodes, et un troisième en préparation !), les acteurs du Théâtre du Soleil écrivent un nouveau chapitre de leur mythique histoire. Un chapitre où chacun d'entre eux livre une page de leur vie d'éphémère.
Quatre décennies que le Théâtre du Soleil trace sa route, et l'on assiste à ce phénomène éblouissant : chaque création, chaque spectacle, chaque nouvelle proposition nous place devant une véritable invention, une recherche réelle, qui s'avance en terres inconnues. La troupe du Soleil aurait pu labourer ces champs connus qui ont fait sa réputation internationale, décliner Molière et Shakespeare sous toutes leurs coutures, en les colorant d'un climat-soleil, reprenant les recettes efficaces d'un honnête artisanat du plateau.
Mais ce n'est pas le genre de la maison. A la Cartoucherie, les urgences du monde brûlent trop fortement ceux qui y séjournent pour ne pas laisser de traces durables. D'où l'appel à l'écriture contemporaine, celle d'Hélène Cixous, pour des spectacles qui tentent de dire les problèmes de notre présent, et non ceux d'un passé qui les actualiseraient. Dans cet esprit, on a vu La ville parjure, qui aborde frontalement le scandale du sang contaminé; Soudain des nuits d'éveil, sur les sans-papiers qu'elle avait logés et nourris à la Cartoucherie durant des mois ; et, plus récemment, Des tambours sur la digue, une fabuleuse allégorie d'un monde politique qui génère son propre désastre.
Mais depuis ces dernières années, Ariane Mnouchkine et sa troupe ont découvert une autre façon de faire avec le plateau, plus audacieuse encore, plus exposée. Cette troisième manière de travailler la scène peut être recouverte par le terme « création collective ». Mais c'est au fond un trompe-l'œil, car dans les deux derniers spectacles du Soleil, on assiste à une méthode de travail et d'organisation au fond beaucoup plus inédite. Dans Le Dernier Caravansérail déjà, en 2004, Ariane Mnouchkine était allée recueillir de nombreux témoignages de réfugiés du monde. Ses acteurs les avaient écoutés, et en avaient faits du théâtre – et un théâtre qui touche, ni pur documentaire, ni tout à fait fiction, et qui invente finalement un genre nouveau, reprenant la logique des conteurs : ceux qui parlent et ceux qui écoutent.
Dans son dernier spectacle, ceux qui parlent et ceux qui écoutent sont les mêmes – mais le principe est identique : les acteurs écrivent sur le plateau ce qu'ils sentent absolument nécessaire. Sauf qu'ici, les récits ne viennent plus de toutes les misères du monde, du grand monde à raconter sur le mode épique, ils naissent – et cela est perceptible à chaque instant – du cœur de chacun, de souvenirs qu'ils ont (dé)livrés, sortis d'une délicate intimité. Les acteurs passent, coulent devant nous pour nous rapporter quelques bribes de vies, avec des figures qui reviennent, des parcours qui se dessinent. Et ils sont bouleversants d'être cela, si fortement, si entièrement : tout à la fois acteurs (et dans une pleine maîtrise de leur art) et humains venus nous dire leur éphémère, des éclats de ce temps consenti. Dans une Cartoucherie totalement restructurée en dispositif bi-frontal, les spectateurs juchés sur des gradins lumineux de bois plein, les acteurs déroulent leurs histoires, de jardin à cour, et de cour à jardin – un déroulé interminable (pour le moment, deux « recueils » de trente épisodes – et pourquoi s'arrêterait-elle, l'histoire de ceux qui racontent les histoires ?...) de petits « chariots » qui croquent une situation, une vie, un contexte (un salon, un tribunal, un hôpital, une chambre d'enfant, un couloir, une porte d'entrée – autant de petits abris instantanés qui exposent paradoxalement un cortège de secrets et de blessures fondatrices. On part du quotidien, souvent banal, pour laisser apparaître un abîme de complexité, de souffrances, de paroles empêchées. Car ces récits ont beau êtres « éphémères » (légers, même, parfois), ils ont cette force inouïe de nous emmener aux tréfonds de ce que les humains partagent. Une manière de rester droit, quelle que soit la tempête. Et d'en faire le récit, si délicat qu'il nous donne, à nous, beaucoup de force, une leçon de vies.
Bruno Tackels
(Remierciements à Alecca Sengakis.)
Les Ephémères, par le Théâtre du Soleil, les mercredi, jeudi et vendredi à 19h30 (version simple) ; le samedi à 15h et à 19h30 (deux versions simples à voir ensemble ou isolément) ; le dimanche à 13 heures (version double). Tél. 01 43 74 24 08 www.theatre-du-soleil.fr.
Bruno TACKELS,
Publié le 2007-01-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
Thème(s) : théâtre, spectacles,
Mot(s) Important(s) : théâtre, mise en scène, spectacle, écritures de plateau,
Artiste(s) : Ariane MNOUCHKINE (metteur en scène), Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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