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Cet espace qui nous construit
« Pour une anthropologie de l'espace » de Françoise Choay
Dans un recueil d'articles critiques et polémiques, Françoise Choay livre une réflexion passionnante sur les enjeux anthropologiques de la « spatialisation ». Et si notre humanité, y compris au temps des réseaux, reposait avant tout sur l'édification du mur et du toit ?
Que les grilles aux pieds des arbres représentent des objets aussi dignes d'intérêt qu'un monument historique, et que celui-ci n'ait pas plus d'importance pour une communauté humaine que le banc public qui lui fait face, voilà le genre de considérations auxquelles Françoise Choay nous invite. Dans ce recueil d'articles parus entre 1985 et 2005, l'historienne des formes urbaines et architecturales livre les jalons de vingt ans d'une réflexion singulière, sur des thèmes rarement abordés avec autant de largeur et de profondeur culturelle. Espace vert et cyberspace, canalisations et réseaux télématiques, revêtement des trottoirs et utopie concrète, cité médiévale et « post-urbain » contemporain... « L'espace bâti » semble abordé ici par tous les sens. Par ses objets, ses théories, ses grands noms ou ses petites signatures, et par ses mots. Patrimoine, ville, cité, civitas, etc. : le dépoussiérage étymologique et généalogique de Françoise Choay est toujours salutaire. On y découvre par exemple ce que « l'urbain » connote de logique économique et technicienne déracinée. Car notre temps serait celui d'une « mauvaise conscience spatiale », analyse Choay, au sens du défaut de connaissance et de la faute qui ronge sous l'apparence de l'innocence : au sein d'institutions « unanimes à célébrer le caractère ludique et médiatique des “arts de l'espace”, désormais confondus et voués aux dieux de la mode et de la finance -, n'est jamais dite la fonction anthropogénétique de la spatialisation », écrit-elle.
La « spatialisation » apparaît ici comme cette compétence symbolique fondamentale de l'animal édificateur que nous sommes, aujourd'hui mise à mal par la mondialisation et son impact en terme de « délocalisation », « déterritorialisation », « décorporéisation » ou autre « déspatialisation ». Conservatrice Françoise Choay ? Il y aurait quelque contresens à l'affirmer. Car ici point d'éloge de la terre sous les sabots, du moins pas sous la forme de la fétichisation du paysage traditionnel. Certes, l'auteur n'a pas de mots assez durs pour les « grands travaux » mitterrandiens, sa critique du modernisme de Le Corbusier est acerbe, et son mépris pour le « fuck the context » de l'architecte contemporain Rem Koolhaass est sans appel. Mais, ses remarques sur la nécessité d'un « branchement » des échelles locales et son jugement sur la paradoxale finesse haussmanienne le montre : ce n'est ni la transformation ni même la démolition que Françoise Choay conteste ici, mais le fondement sur lequel s'appuie généralement le changement. Polémique vis-à-vis de la « table rase » comme de la « patrimonialisation » tous azimuts, elle propose de sortir de ces deux impasses symétriques en réinterprétant, à l'heure de la révolution électro-télématique - « la plus importante révolution culturelle vécue par l'humanité depuis la sédentarisation » - les principes opératoires de Léon Battista Alberti, grand architecte et humaniste italien de la Renaissance. De l'auteur de L'art d'édifier, Choay nous fait ainsi découvrir, en clôture de ce recueil, une pensée de l'aménagement de l'espace comme dimension anthropologique fondamentale, où toute édification s'ancre dans un processus dynamique d'humanisation qui relie les générations passées et futures autant que les vivants du présent. Mémoire, localité et projection se conjuguent alors. Voilà qui donne enfin à penser littéralement l'homme de la rue.
David ZERBIB
Françoise Choay, Pour une anthropologie de l'espace, Seuil, « La couleur des idées », Paris, 2006, 416 p., 23 euros.
David ZERBIB,
Publié le 2007-01-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : présentation
Thème(s) : littérature, architecture, écriture, espace,
Mot(s) Important(s) : architecture, espace architectural, espace, villes, livre,
Artiste(s) : Françoise CHOAY (historien d'art), David ZERBIB (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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