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Emma Dante, la mort et la mère
L'Italienne est à l'honneur en France
La totalité de l'œuvre palermitaine d'Emma Dante sera visible en France au premier trimestre 2007, assortie de sa dernière création : Cani di bancata (Chiens des rues).
Hormis Mishelle di Sant'Oliva (Mouvement N° 36-37), les pièces palermitaines d'Emma Dante (mPalermu, Carnezzeria, Vita mia – auxquelles il convient de rattacher Cani di bancata) – sont autant de variations sur les rituels qui entourent la mort aujourd'hui en Sicile. La mort n'est ni un ressort dramaturgique de circonstance, ni le fantôme inanimé d'un passé lointain, mais le bien commun, inaliénable, le patrimoine – matériel autant qu'immatériel – de la Sicile dantienne. Elle est une force vive, agissante, prête à s'arroger le rôle du metteur en scène pour fixer à chacun sa place dans l'ordre social et le soumettre à son contrôle.
En tant que force – physique plus que métaphysique –, la mort est au cœur d'un pouvoir occulte écrasant, qui tend à rendre aveugle, sourd et muet. La mort soumet le vivant à son omerta. Elle prétend voir, entendre, parler pour lui. Cani di bancata (Chiens des rues) dévoile un visage de la mort en Sicile : celui de la mafia. Tout de noir vêtue, la Pieuvre siège au sommet d'un trône-autel. Le padrino (parrain) est une marraine. Il ne s'agit en rien d'un travestissement, qui ferait endosser à une femme un rôle masculin, mais d'un renversement de la représentation. Emma Dante remettrait l'icône dans le bon sens. La mafia serait une seconde mère, supérieure, devant qui rampent des hommes infantilisés, « chiens » à ses pieds égaux, qu'ils soient vulgaires collecteurs du pizzo ou notables. Mère et sainte, elle est une mammasantissima, qui, d'un seul baiser, peut délivrer de la vie.
La mère est l'autre figure qui hante le théâtre d'Emma Dante. La mère et la mort se partagent la domination des leurs. L'une ne peut exister sans l'autre. Elles se jalousent et s'observent, se défient et s'affrontent, et il n'est pas exclu qu'elles puissent fusionner. L'une procrée et l'autre élimine, et les hommes n'existent que pour les entretenir dans la permanence de leurs fonctions. Ainsi n'atteignent-ils jamais le plein âge adulte, demeurent-ils infantilisés, à demi dépourvus d'autonomie et de langage, ballottés entre leurs deux seules interlocutrices.
Le théâtre d'Emma Dante pourrait s'inscrire dans une forme contemporaine d'ethno-théâtre, reflet des pesanteurs siciliennes, de ses handicaps historiques, de ses retards mentaux, s'il n'affirmait ostensiblement la part du jeu. Le jeu est ce qui fait entrer la modernité dans la sicilianité. Le jeu rend le rituel visible. Il le traduit en langage théâtral. Le rituel est précisément ce qui fait communiquer la mort avec la vie, dévoile la prééminence de la première sur la seconde et l'assujettissement des personnes à sa force millénaire. Et s'il n'est de rite traduisible que catholique romain, va pour l'exploitation de sa liturgie et le partage du corps et du sang afin que se reproduise la Pieuvre – la mort – dans les temps et les temps.
En renversant les rôles, en dépouillant l'idole de sa virilité, Emma Dante casse un des moyens de sa reproduction. Elle creuse et élargit la faille entre la réalité mafieuse et ses représentations. Elle lance les cris et les hurlements de ses interprètes contre un monde de silence et de complicité mortifère, elle piétine bruyamment l'omerta. En abolissant toute connivence entre les spectateurs et la mort, elle impose son théâtre sur la scène politique, elle en appelle à la transformation du monde. Elle porte avec elle la parole d'une nouvelle génération, qui, comme les précédentes, ne sera pas totalement née, tant qu'elle ne sera pas dégagée de la hantise de la mère et de la mort. La frénésie de ses interprètes répond au besoin démesuré d'attirer et de retenir l'attention en exagérant le jeu, en l'hystérisant, pour tenter de commencer d'exister, tant qu'il leur paraîtra impossible de s'accomplir.
Jean-Louis Perrier
> mPalermu : à Dunkerque (Bateau Feu), Brétigny, Lyon (Les Ateliers), Villejuif (Romain-Rolland), Malakoff (Théâtre 71).
> Carnezzeria : à Villejuif et Malakoff. >Vita mia : à Mont-Saint-Aignan (Marc-Sangnier) et à Paris (Rond-Point).
> Mishelle di Sant'oliva : à Mont-Saint-Aignan et à Paris (Théâtre du Rond-Point).
> Cani di bancata : à Créteil (Maison des Arts) et au Festival de Liège (Belgique)
Jean-Louis PERRIER,
Publié le 2007-01-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
Thème(s) : théâtre, mafia,
Mot(s) Important(s) : théâtre, mort, mère, Palerme, Italie,
Artiste(s) : Emma DANTE (metteur en scène), Jean-Louis PERRIER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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