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« La musique aide à retrouver la complexité des mots. »


Entretien avec Josse de Pauw



Au moment où son spectacle L'Ame des termites est présenté en Belgique et en France, rencontre avec le grand metteur en scène flamand, dont les spectacles réinventent la notion de « théâtre musical ».


L'Ame des termites est nichée dans les galeries qui serpentent entre une aride leçon d'entomologie et une vibrante exploration des émotions amoureuses. Aiguillonné par deux instrumentistes de haut vol, Josse De Pauw décuple la force verbale et physique des mots en un « concert dramatique » qui représente l'une des plus recherches scéniques les plus stimulantes de ces dernières années. Venant prolonger le portrait qui lui est consacré dans le cadre du dossier « Espace son » du numéro de Mouvement actuellement en kiosque, nous nous sommes entretenus avec l'auteur, metteur en scène et interprète flamand, âgé de 54 ans.

Pourquoi avez-vous retenu le mot « âme » pour le titre ?
« J'ai repris le titre du livre de ce biologiste sud-africain, Eugène Marais, où Maeterlinck a “trouvé” la dernière partie de son propre ouvrage sur les termites.

Cela évoque aussi l'idée que le professeur, l'entomologiste, pourrait être « l'âme » des termites.
« Ça tombait bien. C'était un titre ouvert, qui indiquait que le professeur n'avait pas seulement toute cette science en tête, mais qu'il était aussi sujet aux émotions, qu'il avait un passé. Dès qu'il entre en scène, il le dit. Il dit aussi que la recherche est ce qui lui plait le plus, mais que c'est le plus difficile. Dans les sciences comme dans les arts, il faut se battre pour faire de la recherche maintenant. On exige des chercheurs des résultats qui puissent être commercialisés immédiatement.

Entre maîtrise du sens et expression de l'émotion, le professeur devient aussi une figure de l'acteur, de vous-même au travail.
« Dans chacun de mes travaux – même üBung, où je n'étais pas en scène – il y avait une forte composante personnelle. C'est ainsi que je parviens à formuler ma vie. J'ai souhaité un cours sur les termites au début parce depuis longtemps, je voulais faire un cours en scène. Un cours contient beaucoup de théâtre en soi et, par ailleurs, j'aime apprendre des choses au théâtre.

Vous avez pensé à la musique dès le début ?
« Je voulais faire quelque chose avec Georges Van Dam (violon) et Jan Kuijken (violoncelle). La musique s'imposait parce qu'ils sont musiciens. Je n'ai jamais cherché des acteurs pour des rôles.

Est-ce vous qui avez demandé à l'auteur du texte, David Van Reybrouck, d'entrer dans les émotions du personnage ?
« J'avais cette structure : un prof, un cours clair et net, et ce prof qui part dans ses émotions, je lui ai proposé ça. La structure romanesque de la seconde partie s'est imposée au cours des répétitions. J'ai eu l'impression que David entrait dans une chronologie émotionnelle et pas dans une chronologie de l'histoire, et ça me paraissait intéressant, dans la mesure où je cherchais à être au plus près des musiciens, en confrontant le mot à la musique d'une manière qui le fasse exploser de temps en temps pour lui donner plus de significations. Parfois, je ne sais plus tout à fait ce que je suis en train de dire et je m'en remets à la phrase qui sort de ma bouche parce que je la connais et que j'ai une cadence qui va plutôt avec Georges et Jan qu'avec le personnage qui réfléchit.

La musique vous précède, d'une certaine manière ?
« Il y a même un moment où elle me submerge et où je dois me taire : je suis à l'avant-scène, ils jouent trop fort, je me retourne, et je dois attendre...

Comment définissez vous votre instrument vocal, face au violon et au violoncelle ?
« Ce qui m'intéresse le plus c'est qu'ils ont des notes – choses abstraites –, et que j'ai des mots, salis par l'usage quotidien. A l'aide de la musique, je nettoie les mots, je les rénove, je fais passer deux ou trois significations qui échappent au quotidien. Francis Ponge m'a parlé de ça dans ses livres, de cette urgence de réinventer la langue avec les mêmes mots, comme Matisse prenait les mêmes trois couleurs et c'était comme s'il y avait un nouveau bleu, un nouveau jaune, un nouveau rouge.

Peut-on appeler théâtre musical ce que vous pratiquez ?
« Pour me faciliter les choses, j'ai toujours appelé théâtre ce qui se passe sur une scène. Danse, musique, politique même, du moment que ça se passe sur scène et qu'il y a un public, c'est du théâtre. Dans le cas présent, je parle de concert dramatique ou de concert dramatisé. Le mot concert est très important : je me sens avec les musiciens, la dramaturgie collective laisse à chacun des marges pour vivre chaque moment.

Dans le programme, une de vos phrases m'a intriguée. Je cite : « L'expérience m'a appris qu'il faut faire attention au sens quand on utilise de la musique. Plus le sens est large, et plus il y a de possibilité de faire de la musique. » Est-ce que ça veut dire que vous avez essayé d'élargir le sens au maximum ?
« J'ai peur que les mots qu'on utilise adhèrent trop fortement au temps présent et qu'ils perdent leur passé. Quand vous observez un mot, étymologiquement, vous voyez qu'il a changé dix fois de sens, de sensibilité. A cette richesse s'ajoute sa propre musique. Or on a tendance à le prendre par le côté le plus plat. C'est ce qui se passe quand l'extrême droite prend les mots en bouche : ils deviennent aussi minces que du fil de fer, alors que le mot a vécu, il a pris de l'épaisseur en se frottant à d'autres cultures. Matelas, par exemple, est un mot arabe qui veut dire des choses que vous avez jetées. Quand vous savez ça, le mot devient un poème en soi. La musique m'aide à ouvrir les mots, à retrouver leur complexité. »

Propos recueillis par Jean-Louis Perrier

L'Ame des termites, de Josse de Pauw, les 23 et 24 janvier au Festival de Liège, les 26 et 27 janvier au Théâtre national à Bruxelles, les 31 janvier et 1er février à la Fabrique théâtrale, à Loos-en-Gohelle.


Jean-Louis PERRIER,
Publié le 2007-01-11

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : instruments, théâtre, musique, théâtre-musical,
Mot(s) Important(s) : théâtre, musique, musiciens, dramaturgie, mise en scène,
Artiste(s) : Josse DE PAUW (metteur en scène), Jean-Louis PERRIER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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