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Systèmes défaillants
Olivier Dollinger expose au Luxembourg
Pour son exposition personnelle à la galerie Toxic du Luxembourg, Olivier Dollinger déroule à travers différents supports une narration parcellaire et fragmentée. Comme l'étrange vision en négatif d'un film jamais révélé.
C'est un scénario lacunaire qui s'esquisse en plusieurs étapes à la galerie Toxic de Luxembourg. Olivier Dollinger a en effet troqué ses fameuses vidéos de Norma Jean – une séance d'hypnose d'américaines se prenant pour Marilyne Monroe – ou du Projet Andy – un mannequin devenant le réceptacle des pulsions sauvages du public – contre des photos, une sculpture et une installation, qui déclinent chacune à leur manière des bouts d'une même histoire, comme autant de flash-backs d'un récit jamais révélé. Avec, en toile de fond, un cinéma aux tonalités lynchiennes et aux accents précieux.
Tandis que le titre de l'exposition, Screen memory, renvoie d'emblée à l'écran, il en appelle d'un même élan à celle du « souvenir-écran » décrite par Freud : ce souvenir d'enfance qui, bien qu'il apparaisse a priori insignifiant, recèle des événements importants de la vie psychique. Dans le cadre de la galerie, les bribes d'histoires démarrent à la renverse par un néon rasant le sol – l'un des médias privilégiés des artistes contemporains, qui l'utilisent tour à tour pour ses vertus minimaliste et graphique. Sauf qu'ici, il s'agit d'une enseigne déglinguée, désormais privée de sa possibilité de signifier. Squelette d'une sculpture branlante qui menace à chaque instant de s'effondrer et sur laquelle les bâtons de néons – ultimes sources d'énergie qui persistent à diffuser leur lumière aveuglante – tentent de tenir en équilibre, se raccrochant aux fils comme à autant de tendons ballants d'une machine démembrée. La sculpture devenue abstraite et muette, et comme maltraitée par la grosse chaîne de chantier qui la hisse jusqu'au plafond, contrecarre les habitudes de lecture en passant d'une écriture 2D à un envahissement de l'espace en 3D. Quand au triptyque photographique qui lui fait face, il ne semble pas non plus résolu à démêler l'intrigue. Car malgré leur construction réglée aux millimètres près, qui se joue d'une grammaire bien connue d'un éclairage cinématographique, les photos s'avèrent une fois de plus avares d'information. Le récit qui se déplie en trois plans-séquence est réduit à la seule action d'un homme brisant une boule de Noël. Le décor domestique, qui, lui, se résume à quelques éléments – un lit, une boule, une lampe rose, une porte –, s'apparente à une chambre d'hôtel froide. Le visage de l'homme, qui se retrouve systématiquement hors cadre, amplifie l'impression d'une mise en scène artificielle, voire générique. Les rapports d'échelle extravagants participent eux aussi à l'étrangeté de la scène. Grâce à une prise de vue d'angle qui enclenche des distorsions du regard, l'homme apparaît tel un géant devant son lit de lilliputien. Tout se passe comme si ce petit théâtre ultra stylisé, construit autour de quelques signes forts reconnaissables, était soumis à un processus de soustraction qui ne cesserait de renvoyer le spectateur au manque et à des tensions jamais dénouées. Chez Dollinger, il n'est pas tant question d'un « retour » possible de la forme à son essence que d'une transformation radicale de l'objet, libéré de son scénario, c'est-à-dire de son référent et de son contexte d'origine. La forme recherche moins à accéder à une certaine honnêteté et vérité qu'à interroger la mémoire collective. On se retrouve avant la résolution de l'intrigue, quand les enseignes sont réduites au silence, et quand quelques haut-parleurs censés diffuser une chanson de Joy Division se contentent de reproduire le mouvement de ses basses fréquences. Cette dernière pièce, du titre de la chanson Wilderness, propose là encore un autre temps, ou plus exactement, un autre tempo : les paillettes argentées qui remplissent les haut-parleurs virevoltent au gré des vibrations, créant tantôt de petites éruptions volcaniques, tantôt des formes géométriques ou nébuleuses. Le texte de la chanson, quant à lui, est mis à disposition du public. La pièce joue de l'écart de traduction entre les paroles de la chanson et la reproduction aérienne des fines particules argentées, devenues langage de signes abstraits. L'installation déclenche alors à rebours un jeu de ping-pong entre les signes communs qui composent les œuvres de l'exposition. Ainsi les paillettes renvoient à l'argenté de la veste et de la ceinture du personnage des photos, qui renvoient à leur tour à la chaîne du néon, tandis que la lumière du néon rentre en écho avec celle, artificielle, des photos.
Olivier Dollinger s'éloigne ici des problématiques protocolaires qui irriguaient ses précédentes œuvres pour s'attacher davantage à la forme elle-même, l'interroger en la déconstruisant, en la décontextualisant et en la vidant d'une partie de son contenu ou de son signifiant habituel. Une sorte de « squelettisation » oserait-on dire, ou de court-circuitage de systèmes désormais défaillants.
Mathilde Villeneuve
Screen memory, exposition d'Olivier Dollinger, jusqu'au 17 février à la galerie Toxic à Luxembourg, Luxembourg.
Mathilde VILLENEUVE,
Publié le 2007-01-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : vidéo, art visuel, exposition,
Mot(s) Important(s) : Luxembourg, galerie, exposition, arts visuels,
Artiste(s) : Olivier DOLLINGER (plasticien), Mathilde VILLENEUVE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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