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Quand le réel se dissout dans la réalité...


"L'enfant froid"



Mikaël Serre s'empare à bras le corps de la pièce de Marius von Mayenburg et taille à la serpe la satire amère d'une génération paumée. Au Théâtre de la Bastille, jusqu'au 11 février


« Je me demande combien de cognac je dois encore boire avant de pouvoir dégueuler sur sa cravate, à l'autre bout de table », éclabousse Léna en se vautrant sur les canapés vert menthe d'un bar branchouille hautement alcoolisé. L'autre, c'est papa, vieux réac agrippé à son pactole retraité, épaulé par quelques principes aussi ratatinés que le palmier rabougris qui porte l'utopie d'un ailleurs ensoleillé. Il est venu à Berlin avec maman, bécasse sournoisement soumise, et Tine, la sœur cadette faussement prude, pour voir comment vivait sa fille délurée, étudiante en Egyptologie. C'est dans ce vivarium ambiancé que Marius von Mayenburg, fait mijoter les personnages de L'Enfant froid, pièce écrite en 2002. Silke et Werner, jeune couple qui trimballe une enfant poupée dans un landau, Johann, un copain qui devait les rejoindre avec sa dulcinée mais qui débarque seul avec sa bague de fiançailles, Henning, timide exhibitionniste sévissant dans les toilettes pour dames, papa, maman, Lena et Tine... ces huit protagonistes claquemurés dans leur solitude névrotique vont enchevêtrer leur destin au hasard de cette boîte où le bonheur d'être ensemble se noie dans le Campari-orange. Cul-sec.
Et dès le début, ça dérape. Comme si le réel ripait sur les failles de l'inconscient, comme si les fantasmes et les pulsions se faufilaient dans les mots pour cloquer le lisse vernis de la normalité. Désirs frustrés, angoisses existentielles et secrets inavouables éclatent à la gueule comme des grenades champagnisées dégoupillées par la désespérance. Ici, personne n'aime vraiment, mais s'applique à faire semblant ; personne ne veut vraiment de sa vie, mais tente de faire avec, faute de ticket de caisse pour l'échanger. Alors ils y injectent une bonne dose de leurre, comme au cinéma. Actes rêvés et cauchemardés se chevauchent au plus noir des tentations morbides. « Cette pièce est un objet particulier, elle prive l'immédiat de toutes les réalités, vidant le présent de tous les faits passés comme de toutes les possibilités du futur. Oui, Silke, Werner, Léna, Johann, Tine, papa et maman sont comme à la limite de notre société/réalité » écrit Mikaël Serre, metteur en scène associé à la Rose des vents.
Marius Von Mayenburg brouille sans cesse les contours de la réalité fictionnelle : il mixe les temps et les lieux, entrecoupe dialogues, récit et voix intérieure, use de l'ambigüité de la représentation pour semer le trouble sur les frontières du réel. La petite Nina que les parents laissent crever de froid dans sa poussette est-elle dans la fiction un vrai bébé ou un vrai baigneur ? Le dramaturge allemand, associé à la Schaubühne avec Thomas Ostermeier, pille aussi les genres, piochant dans le kitsch frelaté des séries télé, dans les imbroglios amoureux propres au boulevard, dans les fulgurances du théâtre épique. Sans ménagement aucun, il dissèque les relations de couple, les rapports parents-enfants, et fait craquer les coutures du drame bourgeois pour dessiner au crayon noir le portrait d'une génération paumée, coincée dans l'enfance par des pères qui refusent de transmettre, la peur des engagements à venir et la violence dégrisée de la vie au quotidien. « S'il te plaît. Joue avec moi. Tout est si ennuyeux. Tout est terriblement ennuyeux », gémit Tine à Henning dont elle s'est amourachée. Ces êtres en perpétuel jet-lag sur le présent ont pourtant bien du mal à entrer dans un quelconque rôle, absorbés qu'ils sont dans les modèles de la culture hamburger-télévision, dans l'auscultation compassionnelle d'eux-mêmes, désespérément narcissiques.
D'ailleurs, on boit et on dégueule beaucoup, on se casse la gueule généreusement sur le plateau. Les personnages s'effondrent ou se culbutent à tout bout de champ, la tête plantée dans l'évier du bar ou le sofa. Le talentueux Mikaël Serre ne prend pas le texte avec des pincettes. Les comédiens non plus. En dépit d'une distribution inégale, ils l'empoignent à bras le corps et en font sortir tout le jus amer et drolatique. La déconnexion entre les mots, les faits et la représentation, les embardées délirantes qui dévient les comportements tout comme les ko debout ourdissent une esthétique du ratage lardée d'éclats d'enfance, qui donne corps à cette satire cruelle et ludique. « Quand la vie réelle nous échappe, on vit des mirages. C'est tout de même mieux que rien », comme disait le vieux Vania de Tchékhov. »

Gwénola David

L'Enfant froid, de Marius von Mayenburg, mise en scène de Mikaël Serre, a été créé novembre 2006 à la Rose des Vents, à Villeneuve d'Ascq.
Au Théâtre de la Bastille, à Paris, jusqu'au 11 février. Tél. 01 43 57 42 14
Le texte est publié aux Editions de l'Arche.
www.theatre-bastille.com


Publié le 2007-01-23

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : mise en scène, théâtre,
Mot(s) Important(s) : théâtre, schaubühne, dramaturgie, arts de la scène, alcool,
Artiste(s) : Mikaël SERRE (dramaturge), Gwénola DAVID (critique), Marius VON MAYENBURG (dramaturge),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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