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Anthropophagie/anthropologie.


"Cannibales".



David Bobée et Ronan Chéneau créent à l'Hippodrome de Douai Cannibales, troisième opus d'une trilogie commencée à Caen avec Res/persona et Fées. Renouvelant l'idée d'un théâtre politique, ils jouent des hybridations artistiques en miroir de celles mises en jeu dans l'identité.


David Bobée et son groupe Rictus (1) viennent de créer Cannibales, pièce théâtrale et acrobatique, à l'Hippodrome de Douai, dont ils sont artistes associés depuis le printemps dernier. C'est le volet trois d'une trilogie, dont les deux premiers, Res/persona et Fées, avaient été créés à Caen en 2004 – Fées étant prochainement repris à Paris, au Théâtre de la Cité Internationale (2).
Ce qui arrive, à travers ces pièces et leurs textes signés Ronan Chéneau (tous trois parus aux Solitaires Intempestifs), c'est un théâtre générationnel. Il naît d'individualités qui se sont reconnues autour d'un certain engagement. Interprètes, auteur, créateurs sonore, lumière, vidéaste, dans Rictus, sont mobilisés par une contestation qui n'en reste pas à jouer les cassandre. Si David Bobée est son propre scénographe, c'est bien qu'il part de visions, c'est-à-dire d'une tournure d'esprit visionnaire qui laisse place à un devenir, à une action possible, bien que dénué de tout romantisme révolutionnaire.
La vision qui anime Cannibales, au départ, c'est celle, horrifique, d'un titre qui suggère la disparition de tabous originels, et d'un scénario : un jeune couple ordinaire décide de s'immoler après s'être installé dans un loft. Une sorte de projet fusionnel dément, qui se commue en un quasi sacrifice rituel, comme pour réinitialiser du sacré (du sens) là où tout sens en a été perdu ; c'est aussi l'exorcisme symbolique de l'horreur actuelle d'une vie (vendue) en kit. L'horreur d'une vie basée sur le mensonge de l'économique... Mensonge qui contamine le langage en le paralysant. L'écriture de Ronan Chéneau est de ce point de vue décisive, pour Rictus : elle est comme traversée par ce bourdon journalistique contemporain qui semble ne transmettre qu'une chose, ce principe de mensonge. Resterait pour entrer en lien avec l'autre le seul champ du désir et du corps – autant dire un terrain inflammable, cerné par les sirènes de l'amour fusionnel. Scène archétypale même, tragique, nichée dans un suspens du temps, où quelqu'un peut finir par dire : «...Tout le monde se bouffera, au final, je te boufferai... » (Cannibales), connotation sexuelle comprise...
La promesse dans Cannibales passe par la forme. Si David Bobée souhaite questionner ce qui participe à la « construction de soi », c'est que pour lui « mélanger les disciplines artistiques » et « créer des hybridations » correspondent à un processus d'identité en devenir. Il y a, à devenir soi, une nécessité à reconnaître l'autre. C'est bien avec les acrobates que lui et Ronan Cheneau – qui écrit chaque fois au bord du plateau – ont commencé à travailler, au CRAC de Cherbourg, Cannibales ; il y a d'ailleurs un autre « autre » sur la scène, Johann Allex, au départ leader d'un groupe rock et rap satirique (La Purée Noire).
David Bobée travaille sur l'individualité poétique de l'autre. Ici, s'adresser à l'autre, c'est lui renvoyer des choses pour le toucher en lui donnant des signes qu'on l'aperçoit et qu'on lui est reconnaissant. Son travail nous touche dans notre identité réelle, intime, par les rapports qui s'y jouent comme organiquement, entre les interprètes (4), entre les lumières (Baby Aubert), les sons (Frédéric Déslias), les images vidéo (José Gherrak), par la scénographie d'un loft à la blancheur fantomatique, à l'étrangeté éclatante, qui nous parle d'une absence comme insoluble – celle de l'autre... intouchable... C'est ici un art qui est un projet politique en soi. Imperceptiblement, les centres de gravité (là où les choses pèsent) s'y déplacent, les silences s'y tiennent comme des paroles données, et font apparaître en chacun l'acrobate secret de son désir propre...

Mari-Mai Corbel

1. Ils viennent de Caen dont le CDN a laissé se développer, du temps d'Eric Lacascade, un groupe d'artistes, alimentés par les filières universitaires, mais pas seulement... Peut-être existe-t-il une culture locale des questions du théâtre... C'est bien ici que Pascal Rambert a rencontré la plupart des interprètes avec lesquels il a pu créer les « temps réels » (voir Mouvement n° 38 janvier-mars 2006).
2. Du 15 mars au 6 avril 2007.
Cannibales y sera en avril 2008.
3. David Bobée a aussi récemment mis en scène
Dedans/dehors, solo pour une actrice à partir d'un texte de Dennis Cooper.
4. Séverine Ragaine acrobate et actrice, Clarisse Texier musicienne et comédienne, Alexandre Leclerc, Eric Foucher acteur, Claire Cordelette-Lourdelle et Nicolas Lourdelle, Alexandre Leclerc, acrobates.

Cannibales
, scénographie et ms. David Bobée, texte Ronan Chéneau, a été donné à l'Hippodrome de Douai du 17 au 19 janvier 2007.


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2007-01-23

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : générationnel, hybridation, théâtre,
Mot(s) Important(s) : mise en scène, anthropophagie, hybridation, acrobatie, schaubühne,
Artiste(s) : David BOBÉE (metteur en scène), Ronan CHENEAU (auteur), Mari-Mai CORBEL (rédacteur), RICTUS (compagnie de théâtre),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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