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Fréquence Lucier. Performatik 3 :
Festival Pasta For TIred Dancers
Du 30 janvier au 3 février 2007 au Kaaitheater, à Bruxelles, le programme Performatik invite le compositeur américain Alvin Lucier et se penche sur l'histoire des relations incestueuses entre danse et musique.
Depuis l'automne, le Kaaitheater a amorcé un ambitieux programme portant le nom de Performatik. Il s'agit de présenter des projets où arts de la scène et formes issues de la performance se confrontent. Logiquement après une série consacrée au théâtre et une autre à la danse, le cycle se termine avec un festival où la musique tient la place centrale. Confié à un curateur / programmateur extérieur, en l'occurence le dramaturge autrichien Berno Odo Polzer, ce dernier volet s'annonce peut-être comme le plus ambitieux. Même sans se pencher sur l'histoire des relations incestueuses entre danse et musique, la confrontation du geste musical et du geste dansé se révèle toujours passionnante. La grande cohérence de ce Performatik 3 est de proposer chaque soir des pièces où la rapport du corps à la musique est envisagé sous des angles toujours différents et renouvelés.
L'un des artistes les plus attendus du festival, à qui revient l'honneur de l'ouverture est sans nul doute le compositeur américain Alvin Lucier. De prime abord, c'est une musique qui peut avoir l'air sévère, aride. Non qu'il s'agisse d'une oeuvre nécessitant quelque érudition musicale, car elle travaille surtout au niveau de la perception et l'auditeur entretient un rapport tout à fait empirique et intuitif avec cet espace sonore qui se déploie devant lui, mais son minimalisme parfois monochrome demande un certain effort d'attention et d'écoute. En effet, Lucier a beaucoup exploré de subtiles phénomènes de résonance dans différents espaces (citons Tyndall Orchestration où un violoniste, travaillant dans un champs de fréquences très restreint influence la flamme d'un bec au benzène posé de l'autre côté de la pièce), de propagation du son dans divers matériaux et l'amplification de phénomènes imperceptibles (l'un des plus marquant étant sans doute Music for solo performer, pour ondes cérébrales amplifiées). A la base de chaque composition, un dispositif. A la base de chaque dispositif un matériau unique, technologique, qui emploie presque systématiquement le rapport d'un corps dans un espace : modifier des ondes et des échos par l'interposition d'un corps, emploi de sonars portatifs... I Am Sitting In A Room (1970) est à ce titre exemplaire, puisque le matériau principal est la résonance d'une voix dans un espace. Le processus est d'une émerveillante simplicité : Alvin Lucier enregistre sa propre voix, puis rejoue l'enregistrement; le son de celui-ci est ensuite réenregistré, puis rejoué et ainsi de suite. Sur la bande, l'écho devient de plus en plus proéminent et la voix se transforme peu à peu en paysage sonore : ce que l'on entend est en fait la résonance même produite par l'espace, dont les fréquences varient en fonction du lieu de la performance. Travaillant toujours à partir de phénomènes physiques, Lucier essaie de remonter à la source du phénomène musical. En outre, cette pièce permet de mesurer l'humour subtil du compositeur, qui de prime abord n'est pas évident : il présente explicitement ce dispositif, non comme une démonstration scientifique, mais comme un moyen d'aplanir, de gommer son défaut de prononciation. Il en va de même pour la pièce Nothing Is Real (1990), plus récente, et qui semble à première vue à part dans l'oeuvre. La mélodie de Strawberry Field Forever (des Beatles, of course) s'étire sur près de dix minutes, ponctuées de silences où s'éteint peu à peu la résonance d'un piano...
Mais quand le son est rejoué par un haut parleur placé dans une théière, il devient évident que l'on est en plein dans la ligne explorée depuis une cinquantaine d'années maintenant. Alvin Lucier interprètera lui-même ses compositions et participera à la performance qui donne son titre au festival, Pasta For Tired Dancers inspirée... d'une de ses recettes de cuisine!
Autre grand nom du festival, mais plus connu sous nos latitudes, Georges Aperghis, dont la pièce historique 14 Récitations pour voix seule (1978) sera interprétée par Donatienne Michel-Dansac. Si Aperghis se situe plus clairement que Lucier dans la tradition de la musique savante, dont il utilise la notation et dont il conserve la virtuosité, son travail sur la langue, les phonèmes et parfois sur les limites physiques du corps le place dans un contexte subtilement transversal -préférons ce terme vague à celui, galvaudé, d'interdisciplinarité. Ajoutons à celà qu'Aperghis est toujours très concerné par l'organisation scénique de l'espace...
Par ailleurs le festival sera l'occasion de découvrir d'autres volets de l'oeuvre d'un compositeur encore mal connu, du moins en France, l'autrichien Bernhard Lang dont la pièce avec la chorégraphe Christine Craigg constituera le point central de la soirée. De ce musicien venu du jazz et de l'improvisation, on connaît surtout Théâtre des opérations (2003), empruntant autant à l'écriture classique qu'au rock expérimental et joué l'année dernière à l'Opéra Bastille. Cette pièce, dans sa version scènique marquait le début du travail du Xavier Le Roy dans le domaine de la musique qui y chorégraphiait les gestes des musiciens et de quatre danseurs qui exécutaient une danse en catimini, au sein de l'orchestre. De manière évidente, le geste musical, appliqué directement à un but, au service d'une technique a une force et une présence que ne saurait négliger un chorégraphe. De même le rapport à la partition est questionnement toujours pertinent dans le domaine de la danse. Mais c'est avant tout parce qu'il crée un rôle inédit pour un chorégraphe que ce travail, assez peu vu en France, est remarquable. On pourra le constater dans la pièce Salut für Caudwell, tirée de Mouvements für Lachenmann (2005) : il ne s'agit pas d'une pièce "de" Xavier Le Roy, car même s'il crée l'espace, l'écriture des gestes des musiciens lui appartiennent autant (ou pas plus) qu'au compositeur, Helmut Lachenmann. Ce travail de longue haleine se poursuivra bientôt avec une version personnelle du Sacre du printemps, un passage obligé pour un chorégraphe, mais vu du point de vue du chef d'orchestre! (plus de détails dans la conférence qu'il donnera, entre autres, à ce sujet).
En s'attaquant à une reconstitution de la pièce de Steve Paxton, Goldberg Variations, le chorégraphe et théoricien Maarten Spangberg s'est lancé dans un projet complexe, utilisant une improvisation comme une pièce de répertoire... L'original, sur la musique de Bach est déjà lui-même très riche et fonctionne à plusieurs niveaux. La projet de Paxton était de voir comment travaillent l'une contre l'autre ou l'une avec l'autre une oeuvre fixée (par l'écriture ou l'enregistrement) et une oeuvre vivante. Bach est réputé avoir été un grand improvisateur, mais il ne nous reste évidemment que son oeuvre écrite, qui, paradoxalement, laisse possible un grand nombre d'interprétations. Toutefois, l'enregistrement mécanique / électronique tend à fixer davantage encore la musique, et ce d'autant plus dans l'une des deux versions des Variations interprétées par Glenn Gould et utilisées par Paxton. On sait qu'à la fin de sa carrière, Gould utilisait le studio comme un véritable instrument, enregistrant quasiment note après note. Paxton a essayé de retrouver le mouvement dans cette immobilité absolue, notamment au travers de l'écoute, qui toujours est différente. C'est d'ailleurs par une vidéo, au montage très découpé, somme de différentes improvisations que nous parvient l'œuvre finale de Paxton, qui n'est plus réellement une oeuvre scénique. C'est au travers de cette version interprétée par la caméra que Spangberg reproduit l'original, avec ses propres moyens, c'est à dire sans la virtuosité du modèle, mais en le re-déployant dans l'espace et surtout, en en faisant une oeuvre à part entière (qui porte d'ailleurs un titre différent : Powered By Emotions).
D'autres part, le festival proposera aussi différentes conférences, dont celles de Bojana Cvejic (sur l'utilisation scénique des Variations Goldberg), et, à ne pas manquer, celle de Peter Szendy, une médiathèque pour les spectateurs désireux d'aller plus loin, ainsi que des installations, dont celle de l'artiste norvégien Leif Inge, qui applique à la Neuvième Symphonie de Beethoven, le même traitement que Douglas Gordon avait fait subir au Psycho de Hitchcock.
Florent Delval
Festival Pasta For TIred Dancers Du 30 Janvier au 3 Février 2007 au Kaaitheater, à Bruxelles
www.kaaitheater.be
Publié le 2007-01-23
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : présentation
Thème(s) : musique contemporaine, danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, musique contemporaine, espace sonore, minimalisme,
Artiste(s) : Alvin LUCIER (compositeur), Berno odo POLZER (dramaturge),
Passage(s) : Kaaitheater Bruxelles 1000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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