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Ce qui pourrait ne pas finir


« Waçl », création chorégraphique à Tunis



Le haut transport spirituel peut-il s'incarner en représentation scénique? Les chorégraphes Selma et Sofiane Ouissi s'y sont confrontés à Tunis, dans un spectacle-rituel de très grande exigence


Même exagérément accro à ses téléphones mobiles jusqu'en cours de représentation, c'est un régal de se mêler au public tunisois de la danse contemporaine. Chaleureux, juvénile, celui-ci se pressait en masse, tout en ferveur et curiosité, pour assister aux deux premières représentations de Waçl, nouvelle pièce de Selma et Sofiane Ouissi. Accessoirement, notons au passage à quel point le visiteur occidental pressé peut s'étonner de voir beaucoup moins de jeunes filles voilées dans la foule grouillante de cette métropole du Maghreb – tout du moins ses quartiers centraux – que dans les villes de l'Hexagone. Fermons la parenthèse.
Waçl signifie "lien", au sens volontiers spirituel du terme. La pièce éponyme entend puiser dans la poésie mystique de Djâlal al-din Rûmi (1207-1273). On n'insistera pas trop sur cette source. En effet, autant la personnalité et l'œuvre du lointain inspirateur persan du soufisme évoquent effusion, débordement, sensualité (voire érotisme), autant la paire contemporaine d'artistes chorégraphiques tunisois a développé, à l'inverse, une danse de rigoureuse ascèse.
Tracés au millimètre, leurs pas effleurés ou frottés composent d'inlassables boucles et spirales répétitives. La modulation rythmique en est à ce point constante, quasi imperceptible, qu'elle tend à annuler la perception de la temporalité. Seule une dynamique de la verticale contrariée demeure manifeste, en quête d'un centre impossible. Par pur effet centrifuge, les corps du danseur et de la danseuse paraissent rejetés vers l'arrière, tournant en corolles. Leurs bustes tendent à la renverse, au-dessus d'un bassin dès lors surexposé, dans ses énigmatiques attributs symboliques. Ceux-ci de surcroît brouillés par l'androgynie de la morphologie décharnée de ces deux jeunes gens.
Leur évolution fait songer bien entendu aux derviches tourneurs. Et on mesure à quel point une quête spirituelle – entamée sur le plateau plusieurs heures avant l'entrée du public – affronte une redoutable contradiction au moment d'envisager de se faire objet de représentation. A ce titre, le projet de Waçl est admirable d'exigence. Mais il lui suffit de très peu de tension parasite, ou d'un savoir insuffisant de la présence, pour que l'ineffable transport se crispe sur une pose qui accroche le regard au lieu de happer la méditation. Il y eut sans doute de cela pour cette soirée de première.
Mais pas que cela. Selma et Sofiane Ouissi sont frère et sœur, dans une structure relationnelle apparemment sans faille. Là où tout principe de contradiction paraît à ce point gommé, la fusion peut-elle trouver l'espace de respiration dont elle a besoin ? Dans sa ronde, le derviche pointe une main en direction du ciel et l'autre du sol. Ce faisant, il s'inscrit comme axe d'un possible foudroiement (orgasmique ?) par le divin. Là, rien de vraiment calme. C'est cette unité contrariée par la faille, que les créateurs de Waçl semblent avoir évacuées, en la redistribuant dans le dispositif très stable de deux corps sagement aimantés en miroirs (au lieu d'un seul transpercé par son axe).
Ce doute s'aggrave aussi d'un péché de jeunesse, consistant à investir les bonnes idées en trop grand nombre, d'un concepteur sonore, et d'un chanteur-musicien, tout en redondances new-age (voix à note fixe, intériorités sourdes, thématiques sonores de l'eau à la fontaine, de la meule roulant contre la pierre, et autres cornées et alambics à clichés). Enfin la scénographie enveloppe l'ensemble dans un gigantesque cube de tulle : inscrire une chorégraphie strictement circulaire au cœur d'un volume cubique n'est pas le plus sûr moyen de ménager des lignes de fuite. Cela, alors que Waçl mériterait sûrement un dispositif quadri-frontal, voire déambulatoire, au lieu de la méchante désuétude du rapport scène-salle confit dans le Théâtre du Quatrième monde, qui l'accueillait.
Dès lors, le perpétuel rituel nimbe le monde de son estompe. Rien ne pourrait arrêter son hypnotique caresse dans le regard flottant. Or, c'est par là qu'un miracle se produit alors. Waçl suggère qu'il pourrait ne pas finir. Par un jeu sur les lumières aussi, sa ronde n'en finit plus de s'éteindre, se relancer, s'étouffer, renaître. La pièce enfin construit sa fin comme un immense processus. Inlassablement, elle s'emploie à desserrer patiemment l'étreinte de spirales qui l'avait constituée.
Le tout-venant de l'écriture scénique a inscrit le mot "fin" comme une brusque césure, tranchant d'un rapport d'évidence entre ce qui fut représentation et ce qui serait retour au réel. Le rituel de Selma et Sofiane Ouissi refuse cela, s'éternise en flottant, fait vibrer aussi tard que possible la plus faible lueur rémanente de sa méditation d'ondes et de vibrations spatiales. Des gestes ont eu lieu. Ils demeurent. Demeureront. A ce moment-là, admirable, se suspend un doute d'éternité, qui fait vivre au spectateur, épuisé, médusé, la souffrance jubilatoire et palpitante d'une expérience hors du commun. Laquelle gratifie l'effort, voire la peine, jusque là consentis.

Gérard MAYEN

Les premières représentations de Waçl ont eu lieu les 12 et 13 janvier 2007 à Tunis.


Publié le 2007-01-23

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu
Thème(s) : Musique - danse , danse contemporaine, Tunisie,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, waçl, musique contemporaine, Tunisie,
Artiste(s) : Selma OUISSI (chorégraphe-interprète), Sofiane OUISSI (chorégraphe-interprète), Gérard MAYEN (critique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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