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Nijinski encore.


« Au Hommes », à Montreuil.



A Montreuil, Pascale Nandillon et l'atelier hors champ créent une formidable adaptation des Cahiers de Vaslav Nijinski. Enfin s'y entend une langue visionnaire, au-delà des clichés sur génie et folie. Jusqu'au 28 janvier.


C'était un danseur de génie, et puis il est devenu fou à lier. Voilà, en archibref, ce que la vulgate commune rabâche depuis des lustres sur Nijinski. C'est bien commode, d'une certaine manière, on continue à « interner » Nijinski du côté de la déraison, à la marge des affairements quotidiens de la danse, et du reste. Les fameux Cahiers (écrits par Nijinski à 29 ans entre janvier et mars 1919, ils seront édités en 1936 dans une version expurgée. Ils ne seront publiés dans leur intégralité qu'en 2000) fascinent et rebutent : parole de dingue ?
Pas un an sans que les Cahiers de Vaslav Nijinski soient multi-adaptés au théâtre, et la plupart du temps, des jeunes gens sans doute bien intentionnés cherchent à « jouer » le génie et la folie de Nijinski, avec tous les ingrédients supposés du génie et de la folie... Assez pénible, quoi : l'exaltation, c'est difficile à faire semblant ! Et la plupart du temps, cette fascination pour le « personnage Nijinski » dispense de mettre en scène la chair de son écriture.
Car enfin, le combustible des Cahiers, ce sont des mots, de la pensée, de la langue et u rythme. « Des phrases courtes s'y succèdent sans répit, des mots simples se répètent sans souci de littérature », écrit Pascale Nandillon. Les Cahiers de Nijinski sont plein d'une époque effrayée - nous sortons juste de la grande guerre, et sommes en plein bolchevisme. Et pourtant la langue de Nijinski est pleine du mot aimer comme un leitmotiv débordant. Elle bat la mesure des rythmes premiers, on croit parfois entendre les « KHA KHA KHA » d'Antonin Artaud, frère en incandescence. Elle tambourine comme happée par la transe de l'appel, de la prière, à ce point organique qu'on l'entend vibrer en soi comme une vibration continue, un cœur qui bat. C'est aussi une langue de l'innocence, de l'idiotie (Nijinski se compare à L'idiot de Dostoïevski, on songe souvent au Lenz de Büchner). Elle tend vers la prophétie comme pour emprunter le chemin le plus direct pour parler à Dieu, pour toucher le cœur des hommes, atteindre l'autre par-delà le sens, relier le divin et l'humain, le sacré et le profane, dans un même flux, dans un même geste ».
Ah oui, au fait, Pascale Nandillon, c'est qui ? Une jeune femme. Qui fait du théâtre. Après avoir mis en scène Bernard-Marie Koltès (Roberto Zucco, 1997), Henri Michaux (L'Insoumis, 2000), Fernando Pessoa (Salomé, 2002), Marguerite Duras (La Pluie d'été, 2003) et Jon Fosse (Variations sur la mort, 2005), lle s'attaque aujourd'hui, sous le titre Au Hommes, aux Cahiers de Nijinski. Rien de très original ? Justement, si. Et même, terriblement inédit. Car pour une fois, on entend les mots de Nijinski, on saisit ce que ces mots ont à nous dire, encore aujourd'hui. Ils ne sont pas exacerbés comme curiosité excentrique d'un que le génie a rendu dingo. Ils sont là calmement posés, font admirablement partition d'une langue en transe lucide, et visionnaire –car ce que ces mots perçoivent débordent le strict cadre de ce qui peut être vu : « les yeux sont une chose dépassée », écrit Nijinski.
S'il faut, banalement, saluer les acteurs (Elise Baissat, Ghislain de Fonclare, Sophie Pernette, Jean-Christophe Vermot-Gauchy) qui savent porter en musique de langue et en intensité de corps, sans aucun surjeu pathétique, ce texte brûlé et brûlant ; il faut aussi dire qu'avec ce travail de Pascale Nandillon, on réalise ce que « mettre en scène veut dire ». Pas de tape à l'œil, pas de poudre aux yeux (les moyens –ou plutôt, l'absence de moyens- de cette production, ne l'auraient de toute façon pas permis) ; mais la poétique de lumières subtilement dosées ; mais un agencement scénographique qui, dans la simplicité, sait créer des espaces physiques ; des « trouées sonores » (Bela Bartok, György Kurtag ; battements d'ailes, piaillement-pépiement d'oiseaux-enfants) qu savent dessiner un espace mental ; mais une « direction d'acteurs » qui toujours œuvre dans le juste tempo, l'intonation limpide, etc, etc.
Au « Je suis tremblement de terre » de Nijinski, Pacale Nandillon répond par la diffraction scénique d'une intensité délicatement infusée. Au Hommes est un spectacle rare. Ni journalistes ni « professionnels » ne se bousculant au portillon (tout comme les experts en subventions qui sont forcément ailleurs comme la concierge est par nature dans l'escalier), on ne peut que répandre le bouche à oreille. Avant d'être repris en mai à L'Anis Gras, alternatif lieu d'excellence sis à Arcueil, Au Hommes peut être vu jusqu'au 28 janvier au Théâtre Berthelot, à Montreuil-sous-Bois, métro Croix de Chavaux. Le spectacle se joue à la recette. Faites passer.

Jean-Marc Adolphe

Au Hommes, d'après Cahiers, de Vaslav Nijinski, mis en scène de Pascale Nandillon, avec l'atelier hors-champ, au Théâtre Berthelot, à Montreuil, jusqu'au 28 janvier (à 20 h 30, dimanche à 16 h, relâche le jeudi). Réservations : 01 41 72 10 35.


Publié le 2007-01-23

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

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