Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Mort d'un courageux


Hommage à Philippe Lacoue-Labarthe



Dans la nuit du 28 au 29 janvier, le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe s'est arrêté de respirer. Avec sa disparition, nous perdons l'un de nos penseurs les plus essentiels. Même s'il avait toujours choisi le retrait, ses réflexions en font un repère décisif pour saisir notre époque désorientée.


Le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe s'est éteint le week-end dernier, après une longue bagarre avec la mort. Une lutte qui ressemble à ce qu'a été sa vie, toujours exposée aux plus hautes exigences de la pensée. Une hauteur de vue qu'il s'imposa, sa vie durant, avec un courage qui force le respect. Oui, c'est courageusement que la pensée de Lacoue-Labarthe se construisait, d'essais en cours, de conférences en analyses : une pensée sans concession. Qui s'est confrontée pendant plus de quarante ans avec la question la plus massive qui se soit posée aux philosophes de cette fin de XXe siècle : comment comprendre que Martin Heidegger, le plus grand philosophe de ce siècle, se soit à ce point (c'est-à-dire très loin, et très longtemps) compromis avec le national-socialisme ? Et que faut-il en comprendre de ce qu'est la philosophie elle-même ? Et que penser de notre manière, justement, de toujours vouloir comprendre, façonner, décider pour le monde ?
Il fallait bien du courage pour affronter vraiment cette question. Pendant des décennies, Lacoue-Labarthe n'a pas cessé de le faire. Il avait parfaitement vu et analysé que Heidegger s'était donné à la politique nazie en s'appropriant une certaine idée de l'art, et tout particulièrement de la poésie. C'est au nom d'une certaine idée de la poésie que le peuple a pu se construire comme entité haineuse, destructrice et liquidatrice de tout autre.
Et c'est donc en cherchant sans fin une autre poésie, comme expérience, que Lacoue-Labarthe entendait répondre à Heidegger. Pour en conjurer les sirènes, et tenter de penser autrement. Pourtant, et là est son courage, il ne s'en est jamais laisser conter par ceux qui voyaient un antidote, un contre-point dans le communisme réel. De toute figure rassembleuse et prêtant à identité, il s'est toujours méfié, avec une intransigeance redoutable. Voire intraitable. Parce que l'homme d'après la métaphysique finit, s'expose comme un être strictement fini, et rien de plus, sinon cette mort qui lui vient – un être d'après toutes les formes d'héroïsmes, qui ne se peut penser que dans ce rapport innégociable à la mort. Que rien ne peut sauver. Mais qui peut encore faire des phrases, et des scènes pour ses phrases – une expérience de la poésie qui expose à l'essentiel, et qui ne laisse pas indemne. « Lacoue » s'est tout entier engagé dans cette quête, à travers l'écriture philosophique, mais aussi littéraire, ou par ses incursions dans l'espace du théâtre. Et il ne s'est donc pas ménagé, ni dans cette quête de pensée radicale, ni dans sa vie – forcément, intégralement, tenues ensemble. Il lui a fallu bien du courage. Et il l'a eu. Il l'a légué à tous ses lecteurs, les premiers lecteurs, ses étudiants, et puis tous ceux qui vont suivre. Merci, Philippe.

Bruno Tackels, 7 février 2007

Les livres de Philippe Lacoue Labarthe sont publiés chez Christian Bourgois (La poésie comme expérience, La Fiction du politique) et chez Galilée.



Bruno TACKELS,
Publié le 2007-02-06

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : focus
Thème(s) : philosophie, art,
Mot(s) Important(s) : art, philosophie, extrémisme, engagement,
Artiste(s) : Philippe LACOUE-LABARTHE (philosophe), Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :