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Gestes et opinions du docteur Lachambre
« Lugares Comunes » au Théâtre de la Ville
Un an après sa création au Quartz à Brest, la dernière pièce de groupe de Benoît Lachambre, Lugares Comunes, sera visible au Théâtre de la Ville. Délirante et bancale, elle recycle de manière passionnante science fiction, comédie musicale et pataphysique.
Au milieu d'un plateau imposant, somnole une étrange assemblée. Une société de vieillards chenus, mais où étrangement, cryogénie aidant, les mouvements ne semblent pas entravés, ni pesants, ni rouillés, ni rebattus : un futur où la jouvence s'avale en tablettes ou se prend en sous-cutanées? Ou bien, au contraire, s'agit-il des jeunes gens ne s'apercevant pas qu'ils sont flettris avant l'âge?
Dans un cas comme dans l'autre on nage en apesanteur en pleine science-fiction... ou pas. La science-fiction n'a plus vraiment court car elle est dépassée par la réalité elle-même, et qui veut faire référence à ce genre emploie forcément un point de vue rétro-futuriste.
La société du futur de Lugares Comunes ressemble à un monde parallèle oublié, laissé en rade, un monde où les lois euclidiennes n'ont pas cour. Ou si elle sont vraies, c'est pour un instant seulement, passager : dès qu'on tourne la tête les meubles changent de place et le cycle des jours et des nuits n'est pas moins hasardeux. C'est un monde qui ne fonctionne plus ou qui n'évolue plus parce qu'il n'a jamais fonctionné. Les habitants pensent partager une langues universelle, sans s'apercevoir que chacun n'emploie que son propre idiome. Les tentatives de traduction, du suédois à l'espagnol tombe à l'eau face à un public français. Le langage échappe toujours. Projeté dans le vide, sans jamais de réponse il n'est même plus entendu par celui qui le profère et qui dans ses errances essaie vainement de se l'adresser à lui-même.
La parole, incompréhensible, est inutile en tant qu'outil de communication. Elle est simple représentation, représentation à l'intérieur du groupe, d'une société ou face à un public et permet juste que quelque chose, même minime, circule. Car ces demi-fantômes ne renoncent pas pour autant à toute tentative d'être ensemble, même s'il s'agit de jeux puérils et abscons où les règles semblent s'inventer au fur et à mesure. Ce qui importe c'est le tissu qui alors se crée, les rôles qui se dessinent même temporairement. Cette assemblée qui semble présider à quelque question importante se révèle être un assemblage hétéroclites, de forces gravitationnelles contradictoires.
Le spectacle opère de même avec le spectateur : recyclant des images surannées (la science fiction donc, mais aussi la comédie musicale ou les ballets aquatiques de Busby Berkeley ou Esther Williams) il évoque dans l'esprit du spectateur des allégories sociales dont on a presque oublié le sens tant on les a vu. Autrement dit, Lugares Comunes travaille littéralement avec les lieux communs (traduction du titre en français), qui un jour ont eu un sens mais dont il ne nous reste qu'une surface. Entre vacuité et saturation. Des formes superficielles donc, mais qui sont peut-être l'un des seuls endroits que l'on ait en commun.
Mais pour mener à bien leur recherche farfelue en milieu expérimental, et l'asseoir sur des bases scientifico-philosophiques, Lachambre et la dramaturge Myriam Van Imschoot ont relu (attentivement?) les maîtres de la Pataphysique. La figure qui lie cette science des solutions imaginaires et la science fiction c'est l'anamorphose, le monde parallèle, reflet direct de notre monde, reflet inversé, ou déformé. Le texte de Jarry qui est à l'origine de ce terme ( Gestes et opinions du docteur Faustroll) est à la fois absurde et extrêmement profond, c'est ce qu'il fait sa difficulté et on ne sait jamais quoi faire des arguments développés avec parfois force de détails : y chercher une signification propre, les voir comme une déformation à partir de laquelle reconstituer une pensée plus conventionnelle ou bien simplement y voir un discours absurde, battant en brèche tout autre type de discours. Qu'importe de trancher car cette "science" est adaptable à chacun et jamais écrite à l'avance. Par delà l'aspect potache, la Pataphysique c'est l'influence du virtuel sur l'actuel... C'est donc un requestionnement permanent de ce qui est donné à voir (pour paraphraser Jarry: pourquoi représente-t-on une montre en dessinant un cercle alors qui si on la regarde de côté on y voit un rectangle?).
Aussi ne nous arrêterons-nous pas sur les quelques défauts de la pièce, qui un an après sa création à Brest en a laissé plus d'un perplexe car c'est peut être sa force, comme l'une des forces de la Pataphysique c'est de n'être ni dérisoire ni sérieuse, c'est même de rendre caduque tout type de distinction entre science exacte et sciences inexactes, entre beaux-arts et arts laids. Fluxus par exemple sera l'un des dignes héritiers de l'esprit pataphysique.
Lugares Comunes crée donc un espace intermédiaire, aux frontières indéfinies, dans un no man's land entre danse et théâtre. Non pas en tant que disciplines mais en tant que lieux: si la discipline est un code rigide, le lieu est un espace ouvert à l'exploration. Le lieu du théâtre (dramatique) est fixe tout en se situant dans un ailleurs, il tient de l'utopie. Le lieu de la danse est toujours mouvant car réorganisé par les corps, il n'est jamais donné mais il est pourtant là, prêt à être touché du doigt par le public. Plus que des gestes ou des mouvements, c'est peut-être le passage incessant de l'un à l'autre qu'essaie de chorégraphier Lachambre.
Florent Delval
Lugares Comunes, de Benoît Lachambre, du 14 au 16 février à Paris, Théâtre de la Ville. Tél. 01 42 74 22 77 www.theatredelaville-paris.com
Deux pièces de Benoît Lachambre ont également à l'affiche du festival Les Antipodes, organisé par le Quartz de Brest du 28 février au 11 mars : Les portes heures de paroles, un solo pour Marion Ballester, le 3 mars, et Délire défait, le 8 et le 9 mars. www.lequartz.com
Publié le 2007-02-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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