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Nudité(s) manifeste(s).


Les corps mis à nu



Le Centre National de la Danse reçoit les spectacles de Maria Donata d'Urso et de Boris Charmatz du 19 au 22 février.


Couilles, fesses, pubis, torses, nombrils, seins. Videz une fois pour toutes votre appétit de chairs fraîches, vos relents de voyeurisme. Oui, les danseurs de Herses (une lente introduction) sont absolument à poil, de A (comme anatomie) à Z (comme zizi ou zézette). Et alors? Il est des spectacles, des tableaux, des photographies, des sculptures, des oeuvres, des blocs de formes, où la nudité va de soi. Dans le cas de Herses, cela n'en fait pour autant une énième «sex machine», car les diables d'angelots qui y évoluent sans atours (Boris Charmatz, Julia Cima, Vincent Dupont, Myriam Lebreton, Sylvain Prunenec) ne sont pas seulement nus. Apollons sans belvédère, naturistes sans ostentation. ils sont plus nus que nus. Cas d'espèce, Herses est un croquis de nus dont nous serions, spectateurs, les apprentis dessinateurs, griffant mentalement d'invisibles feuillures pour garder les lignes (fermes ou dissoutes; distinctes ou entrelacées) d'un éveil du mouvement, à même l'épiderme des chairs, à même le tracé des articulations, à même la césure des séparations. Tout le contraire d'un «peep-show »: un atelier du regard. Spectateurs, vous serez ici et là, tout autour de la scène, dans la troublante proximité (mais non promiscuité) des corps en état de danse. Pris dans la masse, isolément. Boris Charmatz est l'auteur de ce truc-là (qui s'appelle une chorégraphie) et ne désespère pas que la danse puisse encore avoir la vigueur d'un manifeste.
Avec Herses (une lente introduction) , Boris Charmatz propose de questionner la validité de ce qu'il nomme des «utopies de l'alliance» : «le mirage d'un corps naturel, en symbiose avec la nature; l'idéal du couple et ses archétypes que la danse a cent fois cru éradiquer, et qui ne cessent de ressurgir; enfin le groupe et ses rêves communautaires et fusionnels». Lorsque les interprètes de Herses entrent dans le carré de spectateurs, sur un plateau doublé d'une plateforme qui pourrait être celle d'un défilé de mode, ce n'est pas leur nudité qui intrigue, mais la façon dont ils portent cette nudité: un peu gauches, presque patauds, y compris dans une sorte de fausse légèreté naïve, ils déjouent d'emblée toute forme d'exhibitionnisme. Du coup, on a envie de les couvrir du regard. De les abriter. Impossible refuge : tout est à découvert. Le moindre geste, ou l'attitude la plus ténue, dévoile dans son faire toute l'intimité qui la façonne. C'est une lente précipitation, une dilatation qui n'oublie jamais l'attache musculaire, un paysage de corps qui vacille de la statue d'élans au rythme infuse C'est une aubade qui chante l'entrelacs des formes animées, une symphonie subtile de membres qui s'écartent et se mêlent, une sculpture mobile en incessante formation, métissage parfaitement lié de glaise et de marbre. Solitudes, couples, groupe: la commu­nauté s'y défait et s'y rassemble dans un tourbillon ralenti. Nulle psychologie dans les corps à corps (pris ensemble ou séparément), mais une écriture suave qui segmente, allie puis agglutine en un magma orgiaque les «figures» d'une danse furtive et cependant très «présente», qui ne prétend pas glorifier le règne des utopies mais qui ne veut pas non plus en ignorer les lignes de force, certes devenues fantomatiques, mais qui continuent de tramer, en filigrane, le champ du contemporain. Il y a, dans l'éclat ombré de ces corps à la fois insouciants et conscients de leur responsabilité, le désir infiltrant de tisser de nouveaux espaces d'expérience. Les lumières minutieusement dosées de Yves Godin (l'un des meilleurs éclairagistes actuels) concourent à faire de la représentation de Herses un espace-temps où la danse est doucement palpitante, dans un état d'émergence continue qui jamais ne fige les stations du mouvement. Yves Godin confie travailler la lumière «de façon non redondante [avec la danse]; dans un jeu de frottements, de vibrations qui, à l'instar d'une discussion à plusieurs, rend possible l'accord mais aussi la bifurcation, le retrait, la sortie»(5). La lumière des projecteurs n'éteint pas celle qui sourd des corps. Ce double foyer (intimité /représentation) fait que l'image produite, pour reprendre l'expression de Marcel Duchamp, n'est pas rétinienne. Elle frotte et caresse d'autres niveaux de perception.

Jean Marc Adolphe

Le CND accueille pour la même période, le travail de la chorégraphe Maria Donata d'Urso, qui, avec Collection particulière, voue une curiosité inlassable pour les propriétés de la peau. Objet d'une fascination intarissable, la peau est une frontière entre l'intérieur et l'extérieur, elle est ce matériau interface, passeur entre une intimité et le monde. Texture difractant des identités multiples, la peau n'est pas ici envisagée comme une pellicule protectrice. Elle est certes une surface, or «le concept de surface a beaucoup évolué en particulier avec l'irruption du virtuel. Il ne s'oppose plus à la profondeur, mais résulte de l'accumulation d'une multitude de couches, qui constituent l'être.»
Collection particulière expose sur scène une table en verre phosphorescent, fendue en son centre. De cette faille émerge un corps dont l'unité est perturbée. Corps morcelé, en métamorphose perpétuelle, il s'hybride alors en anatomies fantastiques et façonne des identités multiples.

Herses, (une lente introduction), de Boris Charmatz. Du 20 au 22 février à 20h au Centre National de la Danse de Pantin.
Collection Particulière, de Maria Donata d'Urso. Du 19 au 22 février à 19h au Centre National de la Danse de Pantin.
www.cnd.fr


Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2007-02-19

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : Corps, hybridation, nudité, danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : corps, danse contemporaine, hybridation, spectateur,
Artiste(s) : Boris CHARMATZ (chorégraphe), Donata D'URSO (chorégraphe), Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) : Centre National de la Danse Pantin 93500 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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