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Susan Buirge laisse son minimalisme déshabité


«L'oeil de la forêt»



La rigueur pure de sa composition chorégraphique ne suffit pas à libérer tout à fait L'oeil de la forêt des questions, perturbatrices, de son ancrage.


Après s'être emballé, voici dix ans, pour la reprise de la pièce Sas par une compagnie de danse de Kyoto, puis s'être émerveillé devant plusieurs des pièces composant son lumineux Cycle des saisons, le festival Montpellier Danse devait quelque chose à Susan Buirge, dont il s'est acquitté en lui ouvrant cette année les portes de l'opéra Berlioz pour sa nouvelle création, L'oeil de la forêt.
Sous son monumental cadre granitique, et devant des audiences géantes, ce plateau semble taillé pour les grandes pièces chorégraphiques de rigoureuse écriture, qu'elles soient néoclassiques ou contemporaines; voire pour les hommages.
Une nouvelle reprise de Sas, dix ans après, y a fourni une illustration saisissante du processus de classicisation de la danse contemporaine. Cette pièce est la seule -parmi les quatre-vingt et plus qu'elle a composées- que Susan Buirge envisage de reprendre ou de transmettre. Cette attitude générale est chez elle un manifeste d'engagement dans une création toujours à faire, et qui ne reviendrait sur elle-même qu'au risque d'émousser son tranchant.
Mais de Sas, on apprécie toujours la saisissante variété des motifs, reliés par une science souveraine du déplacement, comme de l'engagement pondéral, qui fondent une vaste fresque horizontale perpétuellement animée d'une pulsion d'élévation. Tout cela se déroule sous la découpe d'un avion orienté vers le sol. De quoi faire songer certains aux événements les plus brûlants de l'actualité mondiale; et d'autres à la dimension foncièrement voyageuse de l'œuvre de la plus américaine des chorégraphes françaises.
Ce qui ramène à L'oeil de la forêt, pièce inspirée par la plus récente des étapes de Susan Buirge dans son approche nomade de la planète. Dans la partie septentrionale du Québec, ce sont les lacs qui constellent l'immensité boisée, qu'on appelle «yeux de la forêt». La chorégraphe, qui s'est latinisée en vivant en France, a voulu se reconnaître en femme du nord lorsqu'elle séjourna au bord de l'un d'eux.
Sur le plateau, les éclairages de Félix Lefebvre ordonnent un environnement de structures géométriques muettes, condensant la rigoureuse pensée de l'espace qui fonde l'écriture de Susan Buirge. Les sept interprètes y tracent des gestes économes, ramenés à l'essentiel de l'art de se mouvoir du peuple Montagnais, légataire d'un rapport à l'univers d'essence paléolithique. Communicant par le regard, les danseurs paraissent embarqués sur d'imaginaires pirogues, et voués à la juste scansion répétitive des poussées et des tirées sur leurs pagaies.
Proche de l'abstraction, ce minimalisme appelle une vibration d'ordre supérieur, un équilibre cosmique, une sagesse au-delà des apparences. Pour son précédent et fameux Cycle des saisons, Susan Buirge avait consacré dix années de sa vie à une approche des danses paysannes les plus archaïques du Japon, et à l'élaboration, à travers elles, d'une nouvelle écriture contemporaine au côté de jeunes danseurs de Kyoto, comme de musiciens traditionnels shintoïstes.
Au moment où elle se rapproche d'origines géographiques américaines que toute sa vie à consisté à fuir avec vigueur, L'oeil de la forêt ne s'est au contraire nourri que d'un séjour de quelques semaines de la seule chorégraphe, au milieu d'habitants qui n'ont plus aucune danse à montrer, avant qu'elle en transmette ses perceptions à des danseurs totalement exempts de sa propre expérience dans ce voyage.
Le kitsch du look trappeur de leurs costumes suffit à semer la perplexité quant à l'acuité de l'approche ici conduite, produisant une pièce obstinément déshabitée.

Gérard MAYEN,
Publié le 2002-07-11

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : voyage, minimalisme, territoire, nomade, nature,
Artiste(s) : Susanne BUIRGE (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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