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Les raisons d'un choix
Pourquoi Jean-Marc Adolphe apporte son soutien à François Bayrou.
Co-rédacteur en chef de Mouvement, Jean-Marc Adolphe explique ici pourquoi, à titre personnel, il a décidé de soutenir la candidature de François Bayrou à la prochaine élection présidentielle.
Dans l'éditorial du dernier numéro de Mouvement, nous écrivions avec Léa Gauthier, co-rédactrice en chef : « Si la question de l'art et de la culture est aujourd'hui absente des principaux programmes politiques, ce n'est pas un hasard, ni davantage une étourderie. Le degré zéro du politique s'affirme dans l'oubli volontaire de l'esthétique. L'esthétique est l'ennemie du réalisme politique. »
Sans surprise, on ne trouve aucune trace d'art et de culture dans les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy, et pas un traître mot sur le site internet de sa campagne.
Ce n'est guère plus brillant sur le site internet de Ségolène Royal (www.desirsdavenir.org). Dans la synthèse des débats participatifs, la seule question ayant trait un tant soit peu à la culture est la suivante : « comment concilier la rémunération des créateurs et la liberté des internautes ? ». Et parmi les cent propositions énoncées par la candidate socialiste lors de son meeting de Villepinte, seules les propositions 34 (« Soutenir la création et l'emploi culturels », sans autre forme d'explication) et 35 ( « Inscrire l'éducation artistique et la pratique artistique à tous les niveaux de la maternelle à l'université. A cette fin, sera mis en œuvre un plan national, avec les Régions, d'aménagement d'équipements culturels dans les universités et les lycées (salles de répétition et de spectacles, ateliers-studios, tables de montage, etc.). Les intermittents du spectacle et les élèves des écoles supérieures spécialisées pourront participer à ce mouvement en résidence d'artistes ») figurent en queue de peloton d'un chapitre mystérieusement intitulé « La culture, levier de la réussite scolaire ».
Si l'on accepte l'augure médiatique complaisamment répandu depuis des semaines qui annonce l'affrontement final entre Sarkozy et Ségolène Royal, force est de constater que la culture ne sera guère enjeu de débat ! (1)
Or, depuis quelques mois, il me semble qu'un autre scénario est tout à fait possible. D'une part, la plupart des instituts de sondage et des commentateurs politiques font l'impasse sur une possible présence de Le Pen au second tour, comme en 2002. Or, je n'ai pas le sentiment que les raisons qui ont, voici cinq ans, nourri l'ampleur d'un tel vote protestataire et créé la (désagréable) surprise, aient été à ce point analysées et combattues, quelle que soit l'apparente « popularité » de Sarkozy. Je ne crois d'ailleurs pas que le candidat de l'UMP réalise effectivement le score que lui promettent les sondages : Sarkozy est trop agité, trop instable, pour offrir la stature d'un « chef d'Etat », et le « tout devient possible » de son slogan est vécu par beaucoup comme de la pure démagogie. L'entrée en campagne de Ségolène Royal n'a pas été, c'est le moins que l'on puisse dire, très convaincante. Je rencontre beaucoup d'amis (ou simplement de gens croisés au hasard) qui s'apprêtent (s'apprêtaient ?) à voter Royal sans véritable enthousiasme, simplement par peur de voir se rééditer le scénario de 2002, qui a bouté « la gauche » hors du second tour. Mais franchement, en quoi la « gauche » socialiste est-elle encore véritablement « de gauche » ! Lorsque l'on voit que Ségolène Royal ne reprend même pas dans ses propositions certains éléments du programme du Parti socialiste, il y a de quoi se poser des questions...
A mes yeux, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal se neutralisent en ayant opté l'un et l'autre pour des stratégies d'image et de marketing plus que de contenu véritable et crédible. Et je crois que l'opinion commence à être lassée de ces jeux d'apparence, qu'une aspiration nouvelle émerge depuis quelque temps, qui consiste à redonner tout son sens à la chose politique et à la res publica. Ainsi, après avoir tant couru après les chimères de l'épouvantail-sécurité, n'y aurait-il pas besoin que s'affirme une éthique de l'hospitalité ? Après avoir tant valorisé l'esprit de compétition des uns envers les autres, source de tant de précarités, n'y a-t-il pas besoin de voir se réaffirmer une exigence de « solidarité », un mot dont il n'est pas inutile de rappeler qu'avec « liberté » et « égalité », il scelle la devise républicaine ?
Or, il me semble que François Bayrou incarne aujourd'hui honnêtement ces « valeurs ». Et il est le seul candidat, parmi celle et ceux susceptibles de se retrouver au second tour, qui affirme avec autant de force que « la culture doit être au cœur d'un projet de société », comme il vient de le faire lors d'un colloque au Sénat.
En décembre dernier, sur l'antenne de France Culture, je « pronostiquais » qu'il serait le prochain Président de la République : les sondages lui donnaient alors à peine 6% d'intentions de vote. En toute conscience, j'ai décidé, depuis début janvier, de « soutenir » la candidature de François Bayrou. Ce « ralliement » vient d'être rendu public par Le Monde, me valant depuis quelques jours de surprenantes réactions, quelques-unes de rejet, d'autres de surprise, et de nombreux encouragements que je n'imaginais même pas.
Avant de m'expliquer brièvement sur quelques-unes des raisons qui guident mon choix, il me faut préciser, puisque cela semble nécessaire, que cette décision personnelle n'engage évidemment en rien la rédaction et l'équipe de Mouvement. Et je veillerai bien évidemment à ce que la revue que j'ai fondée et que je codirige ne soit absolument pas instrumentalisée par quelque orientation partisane que ce soit. Mouvement ne devient évidemment pas une revue « de droite », d'autant plus que, même en choisissant de voter pour François Bayrou, j'ai le sentiment de rester profondément « de gauche », pour autant que l'on accorde encore à ces étiquettes une valeur absolue.
A titre personnel, je me sens proche de certains idéaux portés par les communistes d'aujourd'hui, notamment en matière de politique culturelle. Et je reste persuadé que la vitalité de certaines forces politiques « à la gauche » du parti socialiste est absolument nécessaire. Par ailleurs, si je ne retrouve pas dans l'actuel programme du PS (ou dans celui de Ségolène Royal) un souffle profondément « socialiste », je sais fort bien que localement ou régionalement, certains élus PS mènent des politiques intéressantes (mais cela est aussi vrai, parfois, de quelques élus « du centre » ou « de droite »).
Il me semble en tout cas que, dans toute la classe politique, François Bayrou est l'un des rares à avoir véritablement pris acte de ce qui s'est passé en 2002, comme du résultat du référendum sur le projet de Constitution européenne. Qu'il est, comme il le disait lui-même dans un entretien paru début janvier dans Le Point, « entré en dissidence ». Y compris, peut-être, par rapport à lui-même et à son propre passé politique. Et que ne peut être foncièrement « mauvais » un homme politique qui lance, ainsi qu'il concluait ce même entretien : « ce qui doit arriver ne peut pas manquer ».
Je ne crois guère que, s'il était élu, il s'empresserait de gouverner avec une UMP sarkozyste. Certes, il existe un risque. La « coalition » de centre-gauche que François Bayrou appelle de ses vœux a t-elle quelque chance de voir le jour ? Je pressens simplement qu'une victoire de Bayrou contribuerait très rapidement à ce que le paysage politique français se recompose entièrement. Or, n'avons-nous pas besoin aujourd'hui que bougent des lignes qui semblent immuablement figées ? J'ai choisi de faire ce pari de l'inconnu.
Jean-Marc Adolphe
(1). Soyons honnête : la culture n'est pas entièrement absente du programme d'autres candidats : Marie-George Buffet déclare ainsi : « Il n'y a pas de progrès social sans un développement des arts et de la culture qui puisse être partagé par toutes et tous. Cela nécessite un effort sans précédent en faveur de l'éducation, un véritable statut pour celles et ceux qui travaillent dans ce secteur, une aide publique renforcée pour une création et une diffusion dégagées des logiques commerciales et financières, une réelle diversité des œuvres proposées dans les grands moyens de communication ». Dominique Voynet se place pour sa part sous la bannière de la « diversité culturelle », qui « pousse à repenser fondamentalement les liens entre arts, cultures et citoyenneté et met en exergue la nécessité de sortir la politique culturelle française de l'impasse. À des politiques culturelles orientées par la recherche de prestige, de rayonnement ou de défense de la culture française, nous préférons une action
culturelle publique favorisant les expressions créatrices, ouvrant de nouveaux espaces d'échanges et d'expérimentation culturels, basée sur la notion de bien commun culturel, prenant en compte toutes les cultures dans leurs richesses et leurs diversités ». Et Olivier Besancenot, pour la Ligue Communiste Révolutionnaire, plaide pour un « droit à la culture » : « La culture ne se réduit pas aux seules industries culturelles. Elle naît d'abord de besoins individuels et collectifs de s'exprimer, dans les structures existantes - institutionnelles, associatives... - comme dans la rue. Elle n'est pas non plus réductible aux arts constitués : les nouveaux médias, le design, la mode ou encore la gastronomie mettent en jeu des processus créatifs qui participent de la culture et qui, à ce titre, devraient être accessibles à tous. La culture n'est pas un « supplément d'âme », ni un pseudo-remède à la « fracture sociale ». L'accès aux œuvres comme l'accès à la formation artistique et aux pratiques créatives sont des missions de service public. Ils doivent être garantis pour tous et toutes, sur les lieux de travail, dans les quartiers, villes et régions ».
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2007-02-19
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : édito
Thème(s) : politique culturelle, politique,
Mot(s) Important(s) : politique culturelle, politique, engagement, programme,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), François BAYROU (homme politique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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