Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Un bus jetté en travers de l'histoire de la danse
«The future may be bright, but it's not necessarily Orange»
Une performance très féminine, qui agresse l'humeur feutrée de l'univers chorégraphique.
Robyn Orlin conserve quelque chose de l'OVNI dans l'actuel système chorégraphique. Perçues par le public européen, il n'est pas simple de s'initier aux spécificités d'une position qui brouille les clichés, comme chorégraphe contemporaine blanche dans l'Afrique du sud de l'après-apartheid.
Du moins un axe de son travail émerge-t-il clairement: c'est la question du rapport au public, qu'elle dit mettre au centre de ses pièces, voulant que la place du spectateur ne soit «jamais établie, toujours en train de se modifier, bref montrer qu'une place n'est jamais acquise».
Lorsqu'ils s'adressent à un public festivalier européen repus, on n'est pourtant pas sûr que ses descentes d'interprètes dans les gradins, ses interpellations de la foule et son usage de caméras fureteuses au milieu des gens, bouleversent considérablement la donne du rapport scène-salle conventionnel. C'est qu'on en a déjà beaucoup (trop?) vu, et que ces procédés sont battus en brèche par des éléments de crise du regard plus nouveaux, à l'heure de la généralisation du multi-média.
Pour The future may be bright, but it's not necessarily Orange, Robyn Orlin s'est trouvée une partenaire avec rang d'alter ego artistique, en la personne de la danseuse danoise Ann Crosset. Et elle se tourne plus franchement vers le mode de la performance.
Les spectateurs sont conviés dans une salle habituelle (à Montpellier, le Corum), mais là sont appelés à monter dans un autobus, puisque c'est en fait ailleurs que sera donné «le spectacle de danse moderne» (cela dit sur le ton inimitable d'une formule magique entre initiés). Il y faut donc un voyage, et on ne trahira pas grand chose de l'épilogue, si on révèle que bien entendu, de spectacle à proprement parler il n'y aura pas. Mais de voyage accompagné autour de l'indéfinition de la «danse moderne», il y aura.
Où l'on retrouve la hargne salutaire de la chorégraphe, dès qu'elle aborde l'histoire sacralisée de la danse, fût-elle du XXe siècle.
C'est dans l'autobus que l'essentiel se déroule (et c'est bien le mot, tant cette performance rend prégnantes les notions de parcours et de cours du temps, pour mieux les entortiller méchamment). Ann Crosset est une bombe du travestissement, qui se jette au plus près des spectateurs dans l'étroit couloir du véhicule. Ses couleurs sont le vert pétard, le violet pétard, et l'orange pétard. Elle peut enfiler le costume national danois, comme enlever le haut et se trouver très bien en slip. Perruques à l'appui.
Du reste, il lui suffit de suspendre un tee-shirt aux filets à bagages pour annoncer que là est l'art; comme du Duchamp à la Dubout. A train d'enfer, jamais en panne d'anecdotes, d'interpellations, de trouvailles, dans un sur-jeu burlesque désormais typique du style Orlin, la performeuse joue en équilibriste sur le fil de la dérision grinçante retournée vers les tics et postures de l'art contemporain. En cours de route, elle arrête le bus pour une intervention de rue, où elle jette un pauvre cygne en plastique parmi ceux bien vivants d'un bassin d'agrément.
Enfin parvenue dans une galerie d'art perdue en banlieue, elle ritualise la vénération due à Martha Graham, Isadora Duncan, Ruth Saint-Denis, en vestales de la danse moderne. Sa verve iconoclaste transforme ces icônes en petits toutous à piles articulés. Sur le chemin du retour, un dernier cours de «contraction-release» illustré par la manipulation d'ombrelles japonaises miniatures en papier pour coupes de glaces composées, est définitivement re-dou-table.
Mais ce qu'on aura le plus gagné à observer, c'est le comportement anonyme, policé et contraint, d'un public savant occidental dans les simples faits et gestes que sont l'évolution en groupe, dans la montée et la descente d'un autobus. L'intervention de rue se fait sous la supervision bienveillante de policiers municipaux dépêchés à cet effet. Et pour s'approcher des lieux, on passe devant un panneau stipulant que les rollers et les skates sont interdits à cet endroit.
C'est la police des corps au quotidien. La veille au soir, en pleine place de la Comédie au centre de Montpellier, une interminable bagarre adultérine s'était déroulée entre femmes gitanes, comme théâtralisée sur un mode antique, au bord de faire un malheur, mais sans jamais y céder.
Elu et Steven Cohen, deux ahurissants performers sud-africains se trouvaient attablés là par hasard, et ne perdirent pas une miette de cet étrange (non) spectacle de (la) rue. Tout en s'étonnant: «Chez nous à Johannesburg, il y aurait déjà eu des blessés et des morts, et une énorme descente de police...». Autres lieux, autres corps.
Gérard MAYEN,
Publié le 2002-07-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : performance, danse,
Mot(s) Important(s) : spectateur, scène, histoire, corps,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Robyn ORLIN (chorégraphe), Ann CROSSET (danseur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :