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Blizzard Rock sur Sons D'Hiver
The Ex et Tortoise en formation « big band »
Le festival Sons d'Hiver a donné un nouveau signe rugissant d'ouverture pour sa dixième édition, en livrant la scène de la MAC de Créteil aux assauts conjugués des rockers indés de The Ex et de Tortoise.
A l’origine essentiellement consacré au jazz et aux musiques improvisées, le festival Sons d’hiver s’émancipe saison après saison. Signe manifeste, son édition 2007 ouvrait donc plus largement encore ses portes à d’autres avant-gardes scéniques, le hip-hop – représenté notamment par le poète et slameur de Harlem Carl Hancok Rux, ou par Beans, le fondateur des cultissimes Anti-Pop Consortium –, mais aussi les musiques ethniques, avec le joueur de oud Rabih Abou-Khalil ou le guitariste flamenco Tomatito, élève de Paco de Lucia.
Dans ce contexte, le rock et la pop – éternels oubliés des festivals de musique dite « savante » – n’étaient pas en reste, représentés pour la circonstance par une affiche à la fois consensuelle et aventureuse, composée de deux groupes à l’éthique et à l’image forte : The Ex, pionnier du rock libertaire et du militantisme décibélique, et Tortoise, prescripteur de ce (post-)rock indé protéiforme apparu au tournant des années 1990, toujours soucieux d’un certain panachage de mélodies et d’expérimentations. Une occasion rêvée pour confronter l’idéal défricheur d’un festival qui fête sa dixième floraison et les excroissances « free » d’un genre trop souvent envisagé à travers un prisme commercial réducteur.
The Ex et Tortoise version éclectique
Premiers appelés sur scène, The Ex affichent vingt-cinq ans d’activisme au compteur de leurs VU-mètres. Une carrière pulsionnelle revisitée tout au long d’une heure de prestation éruptive, qui a proprement fait décoller de son siège un public à l’évidence « alternatif » et convaincu, peu habitué – et encore moins enclin à se conformer – au petit jeu du concert en position chaises musicales. Habitués des performances musicales transversales – citons leur série d’albums cruciale réalisée avec le regretté violoncelliste new-yorkais Tom Cora, et leurs plus récentes collaborations avec le Mohammed Jimmy Mohammed Trio ou le saxophoniste éthiopien Getatchew Mekuria –, les Hollandais d’adoption ont présenté un set en version réduite chant/guitare/basse/batterie. Un condensé hautement énergique de leur musique, au fil duquel transparaissait leur sens du brassage – des musiques folkloriques de l’Est, de la poésie sonore et, bien sûr, du jazz hardcore et du free-rock bruitiste. Après une telle profession de foi post-punk, le public était indéniablement ravi. Surtout, le ton de la soirée était donné.
Certes, les Américains de Tortoise qui prenaient la suite des hostilités, n’entendaient pas s’aligner complètement sur une telle débauche d’énergie – ce devait être pour plus tard. Mais incontestablement, on pouvait sentir, dès leur entrée sur scène, une forte volonté d’en découdre, à leur manière. Avec son style à la fois délié et chatoyant, mélange magique de pulsations rythmiques syncopées, d’ingrédients pop fantasque mais aussi de nu-jazz, de bossa, voire de noise-rock atmosphérique, Tortoise garde une originalité indéniable, toujours rehaussée sur scène par les talents polymorphes de ses musiciens, aussi prompts à changer d’instruments qu’à varier de style. Quelque part dans le sillage des Slint, Big Black et autre Art Ensemble, Tortoise perpétue cet esprit fertile, propre à la ville de Chicago, qui les habite et auquel son fondateur John McEntire rend si bien hommage sur son plus récent projet, en compagnie du cornettiste Rob Mazurek, au sein du Exploding Star Orchestra (voir l’album We Are All From Somewhere Else, paru chez Thrill Jockey).
Inspiré et entraînant, le concert prit rapidement des allures de work in progress magnifique, tant le groupe parvint à donner une dimension mouvante, voire mutante, à une musique pourtant intégralement composée. Faisant notamment la part belle aux morceaux des albums Standards et TNT, les musiciens se plaisaient à enrichir leur sens mélodique d’une véritable frénésie harmonique, transposant les thèmes de leurs morceaux dans des structures musicales transformées pour l’occasion. Soumis aux éclairs de vibraphone, aux articulations rythmiques alternées ou simultanées des deux batteries de John Herndon et John McEntire, au rôle central de chef d’orchestre tenu par l’impeccable Dan Bitney, le concert se métamorphosait en expérience volatile. Avant de s’enflammer brusquement lorsque le groupe annonçait son retour en rappel … en compagnie de The Ex.
The Ex et Tortoise version « big band »
The Ex et Tortoise ensemble sur scène en version « big band » : on avait là, en quelque sorte, la surprise du chef made in Sons d’Hiver, la cerise sur le gâteau en prise directe avec la raison d’être d’un festival dédié aux rencontres, au métissage, au partage. Ni The Ex, ni Tortoise ne sont à proprement parler – ou du moins complètement – des formations jazz. Une grande partie du public présent, à l’évidence, n’était pas non plus familière de cet univers. Mais dans l’expérience de leur rencontre scénique, une forme d’appropriation du genre se révélait, transcendant les genres pop, rock, jazz pour participer allégrement à l’élargissement des contours d’une création musicale composite, dont la programmation de Sons d’Hiver se veut être un reflet vivace.
La dominante de leur prestation commune, visiblement préparée, mais avant tout volontairement débridée, fut d’ailleurs plutôt noisy. Un contenu fusionnel où la balance chaotique de The Ex prit un malin plaisir à pervertir les émanations vaporeuses de Tortoise. Durant ces quelque trente-cinq minutes et quatre morceaux (dont le dernier fut sans conteste le plus dévergondé) combinant évanescence et saturation, les trois batteries (!) se lièrent comme un seul homme pour sonner le tocsin. Tenant à la main une feuille griffonnée, GW Sok, le chanteur de The Ex, déclamait ses textes d’actionniste amsteldamois. Derrière le duo de cordistes déchaînés des anarcho-rockers bataves, le guitariste de Tortoise Jeff Parker pouvait afficher un sourire de circonstance, visiblement ébahi par une telle débauche d’électricité collective. Musicalement volontairement en retrait, Dan Bitney savourait cette situation bouillonnante.
Et le public d’en réclamer davantage, fasciné par l’effervescence de cette rencontre atypique au service d’un free-rock exultant. Avec un tel résultat, dépassant (explosant ?) le cadre du jazz et du rock indépendant, l’objectif de Sons d’Hiver était bel et bien atteint. En plein dans le mille, même.
Laurent Catala
L’édition 2007 du festival Sons d’hiver s’est tenue en Ile-de-France du 26 janvier au 17 février. www.sonsdhiver.org.
Laurent CATALA,
Publié le 2007-02-20
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : musique contemporaine,
Mot(s) Important(s) : musique contemporaine, Rock, Jazz, pop,
Artiste(s) : THE EX (groupe de musique), TORTOISE (groupe de musique), Laurent CATALA (rédacteur),
Passage(s) : Paris 75002 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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