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Laurent Pichaud danse toujours énormément
«Feignant»
La question n'est pas que la danse se déroule au kilomètre ou au décimètre, mais que le mouvement signifie vraiment.
Une fatwah vient d'être édictée dans certains cercles festivaliers montpelliérains, qui stipule qu'il ne faut plus regarder de la danse qui situerait l'essentiel de son processus dans la production du mouvement (dite aussi «danse au kilomètre»). Dans cette liste des exclus figure par exemple Trisha Brown. Pas moins. A l'inverse de quoi, seul devra être pris en considération le questionnement constructiviste du corps, éventuellement mais non nécessairement par le mouvement. Du reste, devant des propositions déceptives, il conviendra de concentrer avant tout son attention sur les discours exogènes, et l'indisciplinarité sera érigée en nécessité. Et qu'un poète dise son texte suffira largement pour considérer ouvertes les questions de danse... Le chorégraphe montpelliérain Laurent Pichaud a été enrôlé pour cette bataille à l'occasion de la création de sa nouvelle pièce Feignant. On voit pourquoi: tout son propos y est de surprendre le regard du spectateur, en surprenant la danse dans l'instant de sa production; donc en remisant les questions de sa représentation et de sa reproduction (si tant est que celles-ci ne s'imposent pas d'elles-mêmes bien vite, en cas de diffusion soutenue de cette pièce). Disons que dans Feignant, on danse au décimètre plutôt qu'au kilomètre. Mais on danse beaucoup quand même. Et c'est encore et c'est toujours le corps en mouvement qui y requiert toute l'attention. Tant mieux. On n'éprouve aucune crainte à s'y confronter pour l'essentiel. Cela surtout dans ces moments exceptionnels, où une recherche approfondie produit une gestuelle émergente, comme c'est le cas de cette pièce blanche et tendue, magistrale sous les apparences (heureuses) de la désinvolture. Feignant captive. Feignant du côté de la feinte, plutôt que de la fainéantise. Le rapport des proportions entre plateau et gradins dégage un espace considérable dans le théâtre du Hangar. Les fenêtres sont ouvertes, de même qu'une porte dérobée de l'entrepôt, donnant sur la rue. Genre de lieu de passage, la scène est cependant identifiée par une plaque translucide dépolie suspendue en son centre géométrique à hauteur d'homme (dont la figure peut ainsi se gommer fugitivement). Elle est animée d'un travail d'éclairages qui le disputent à la lumière naturelle de la fin de journée. Au bord de l'immatérialité, ces signes attirent le regard dans une attention ténue et flottante, sur l'impalpable. Debout éparpillés, les danseurs regardent les spectateurs rentrer et s'installer, jusqu'à ce que le chorégraphe lance: «C'est bon, c'est parti!» Ainsi se (dé)règle l'entrée dans la représentation, et l'état d'alerte n'est pas près de s'estomper. D'emblée, par exemple, que penser des trois filles qui arpentent le plateau en de brèves courses, gardant résolument les yeux fermés, mais sans jamais se heurter, ni se cogner dans les murs? Sont-elles vraiment aveugles? Le feignent-elles? La perplexité est installée, comme un inconfort propice à l'excitation de l'imaginaire.
Reste donc le geste. Absolument.
En général, il existe une figure de «danse au kilomètre» qu'en effet on ne peut plus regarder: il s'agit de ces bras lancés en diagonales et en horizontales, tournoyant avec classe et vivacité pour projeter les traces d'énergie des corps en spirale interpellant le monde. Ce standard contemporain est usé jusqu'à la corde.
A l'opposé de quoi, dans le genre de profusion sobre qui fait l'invention gestuelle de Feignant, on pourrait déjà ne s'intéresser qu'aux bras: leur entrée dans le mouvement est comme lestée, embryonnaire, toute chargée du pré-mouvement, porteuse d'une histoire en sous-main, d'autant plus attirante qu'elle n'a rien d'explicite. Ces bras tournent un peu, se cachent dans le dos, se courbent, n'insistent pas.
Dans Feignant les mouvements tutoient l'espace, étrangers au projet de s'en emparer. On y trouve de l'impulsion mouvante, du contournement, des isolations, des renoncements; de la tentative, très émouvante. Car cette pièce n'a rien de froid en fait, par cette épatante élégance de l'humour que conserve Laurent Pichaud, et comme par l'intelligence de la distribution «aléatoire» qu'il a rassemblée autour de lui: on y retrouve des complices de longue date, ou à l'inverse des danseurs venus de loin depuis peu; et une majorité de chorégraphes parmi ces interprètes. Ainsi voit-on se dessiner la gestuelle de nouvelliste d'un Rémy Héritier, ou le sous-texte tout en ponctuations d'une Christine Jouve, l'attaque gourmande et hargneuse d'Anne Lopez, la maladresse dégingandée de Laurent Pichaud. Ces traits typés contrastent avec les mouvements d'ensemble d'une faune de robots démantibulés dans des échappées gestuelles heurtées, écourtées, vives et jetées, comme des croquis d'intentions abandonnées dès qu'esquissées. Totalement désinvesties psychologiquement, ces figures fripées s'éloignent dans le nivellement d'une énergie étale, sans montée, sans rôles, sans hiérarchie, à l'image d'un étrange effritement homogène.
Intégralement interprétée en silence, austère mais nimbée d'un humour d'on ne sait où, Feignant a le goût doux-amer des projets rares débouchant sur l'indéfinissable; non sans l'éclat évident des présences au travail.
Gérard MAYEN,
Publié le 2002-07-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : mouvement, geste, spectateur,
Artiste(s) : Laurent PICHAUD (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur), Christine JOUVE (danseur), Anne LOPEZ (danseur), Rémy HERITIER (danseur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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