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Futurs ouverts


«Multi-materials»



Les jeunes danseurs qui se forment au Centre chorégraphique de Montpellier évoquent une génération dont le geste sourit d'autant qu'elle en a compris un grand bout.


Voici quelques semaines, il était dit que Multi-materials durerait une demi-heure. Puis huit jours avant la première, c'était du genre trois quarts d'heure. Enfin, une fois sur le plateau, il fallut compter près d'une heure, pour ce spectacle composé, après six mois passés au sein du Centre chorégraphique de Montpellier, par les stagiaires de la formation Ex.e.r.ce, qui y est dispensée (comme expérience, école, recherche, exercice).

De deux choses l'une. Ou bien ces jeunes gens font preuve d'un très piètre professionnalisme, incapables de tenir précisément la durée de leur prestation sur le plateau. Ou bien cette expérience, directement conduite par la chorégraphe Mathilde Monnier, était par essence ouverte, instable, disponible pour l'imprévu.

Elle se déroulait dans le studio Bagouet du Centre des Ursulines, dont il n'est pas anodin de souligner qu'il s'agit d'une boîte noire scénique parfaite, construite en son temps selon les très exactes indications du chorégraphe qui lui a laissé son nom (et dont on s'apprête à marquer le dixième anniversaire de la disparition). De ce même Bagouet, ces stagiaires suivaient récemment un atelier consacré à ses soli. Où il ne fut pas moins anodin de constater à quel point une semblable référence paraît à beaucoup d'entre eux déjà fort lointaine.

De lâcher en lâcher, pour Multi-materials, la boîte noire, si noire, était devenue toute lumineuse. C'est qu'elle recelait quantité de fenêtres, jusque là masquées, mais qui donnent sur la rue en fait, et qu'on avait, pour ce coup, grand ouvertes. De l'air ! Avec quelques portes poussées de ci de là de surcroît, toute la perception était renouvelée, de cet espace où les meilleurs connaisseurs de la danse ont tant de fois été apprécier doctement une certaine idée de la perfection dans la théorie des espaces et du mouvement.

Temps ouvert. Pierre ouverte. Les danseurs, alors ?

Ils s'amassent en une petite troupe, resserrée dans une marche plus lente que tout ce qu'il est possible d'imaginer. En bordure, un gars et une fille se disputent un micro pour des commentaires tracassés, hystérisés, flippés. La convention d'une représentation de danse y est vitriolée, et l'humour dévaste l'idée de première et d'événement artistique en général, d'action sur une scène en particulier, de discipline dans les rangs des spectateurs, pour finir.

Jamais la performance ne se départira de ce ton, de jeunes gens qui en ont déjà énormément compris, assez en tout cas pour que leur intelligence nous interdise d'être là pour broyer du noir.

Entre temps, la petite troupe a fini par s'ébranler vraiment. Presque une heure durant, rarissimes seront les instants où tout ou partie de celle-ci cesseront d'arpenter la scène, mais aussi les coulisses, mais encore le dessous des gradins, et les ateliers, et les couloirs, d'un pas cadencé et mat, en petite foulée, ou au trot ou au galop, comme à l'entraînement. Toute leur musique, sourde, prenante, obsédante, s'y ramènera.

Moléculaires, ces Multi-materials sont pétris par une dynamique d'agrégat et de désagrégation, de tassement et d'expansion, de ralenti et d'accélération, d'échappées et de réunification, d'accumulation et d'effritement, avec tant d'obstination que le moindre micro-événement singulier y devient énorme, considérable, extraordinaire. Impossible de citer tous ces éclats individuels face à la troupe – qui ne manque pas non plus de vivre en son sein quelques belles péripéties. Troupe de corps peut-être, et d'artistes plus sûrement ; mais corps de troupe surtout pas.

Notons la drôlerie de l'inclusion d'un vidéaste – forcément un vidéaste, en danse contemporaine – emporté affolé par cette houle ; remarquons que c'est exactement au terme d'un accès de folie au sein du groupe, qu'un premier mouvement tend à figurer une danse qui danse (de quelle maladie s'agit-il ?) ; ou regrettons que le passage au nu – obligatoire, sait-on, en danse contemporaine – ait oublié de se fendre de la distance salvatrice d'un pied de nez.

Impossible de relever toutes les singularités corporelles, caractérielles, dynamiques, ici investies, portées par la vague et le ressac, comme en écho des Lieux de là, grande série où avec sa compagnie, Mathilde Monnier réfléchissait sur la notion de communauté. Car son empreinte est bien là.

Multi-materials a permis de voir l'esprit de cette danse abordé par une génération d'emprunt, de filles et de gars venus de toutes parts et de passage. Soit l'occasion de la repenser pour ce qu'elle est : un appel fulgurant à habiter une profondeur béante du monde, par entêtement du geste à trancher le discours, comme par une rudesse de l'abstraction, une intelligence en coup de poing, refusant d'en finir sur un éparpillement de futilités.

Porté par un autre, un garçon arpente un mur tout du long, en marchant perpendiculaire à celui-ci, en hauteur dans un plan horizontal de tous les défis. Performance époque Judson ? Il y réussit, quand auparavant un autre s'était épuisé en vains assauts pour une tentative d'ascension verticale seul et à mains nues.


Gérard MAYEN,
Publié le 2002-07-07

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : apprentissage,
Artiste(s) : Mathilde MONNIER (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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