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La génération à venir
Mouvement ne votera pas en avril. Ceux qui font la revue, oui, « dans le silence des urnes ». Co-rédactrice en chef de Mouvement, j'ai 30 ans, et envisager le futur en étouffant les voix de la génération à venir me semble une aberration.
Mouvement ne fait pas le jeu de la cuisine politicienne. Mouvement ne votera pas en avril. Ceux qui font la revue, oui, « dans le silence des urnes ». Mouvement croit que les artistes, comme tous ceux qui inventent des possibles, sont une clé pour l'avenir. Co-rédactrice en chef de Mouvement, j'ai trente ans, envisager le futur en vendant un présent bloqué et en étouffant les voix de la génération à venir me semble être une aberration.
J'ai trente ans et vendredi dernier, je lisais Le Monde. Un titre m'attire, page 2 : « Le blues de la génération Chirac ». Je m'attendais à quelques remarques sur ceux qui, comme Jacques Chirac, sont entrés en politique au début des années 1960. Ceux qui ont du mal à s'y retrouver : entre l'omniprésence des nouvelles technologies, la mondialisation, les métamorphoses de la société française... la perspective de la retraite... etc.
J'aurais, à la rigueur, pu m'attendre au blues de la génération des enfants de Chirac, qui rentrée en politique dans les années 1970, a eu du mal à digérer des idéologies aujourd'hui dépassées, voire périmées. Lire les problèmes de cette génération qui a eu tant de mal à tuer symboliquement leur père... et vit mal la perspective de la retraite... etc. Mais non, bien sûr, eux, c'est la « génération 68 »...
Dans l'article, signé par Bertrand Le Gendre, collaborateur au journal depuis 1974, la « génération Chirac », c'est la mienne, celle des 15-35 ans ... On avait déjà été affublé de tous les noms : « génération sacrifiée », « génération ANPE », « génération Tanguy », etc... Mais là, c'est vicieux... presque une insulte... En 2002, ce n'est pas avec ferveur politique que nous avons voté pour Jacques Chirac ! Nous n'avons pas voté « pour » lui. Bertrand Le Gendre voulait peut-être parler de cette génération qui est entrée en politique sous Chirac, mais ça ne justifie rien. Il s'appuie sur une étude déprimante de la Fondation de France (www.fdf.org). L'étude a été réalisée à partir de données qualitatives – 38 entretiens personnalisés, réalisés entre le 18 décembre 2006 et le 5 janvier 2007 avec des personnes âgées de 15 à 35 ans – et de données quantitatives – 508 personnes de cette tranche d'âge contactées par téléphone entre le 29 et le 31 janvier 2007). Il en ressort que le mode de vie de ces personnes est contraint par le travail, qu'il n'y a pas d'avenir, que le pouvoir politique n'apporte rien ou peu. J'espère que ces 546 personnes ne sont pas si représentatives des plus de 10 millions de personnes (un sixième de la population) qui composent notre génération !
Vous la connaissez, l'histoire de cet enfant à qui l'on répète depuis l'âge de deux ans qu'il est bon à rien. Au final, il pourrait ne plus sortir de cette fiction identitaire construite en dehors de lui... Les mots sont aussi des réalités... Entendre ces gens qui parlent de « la jeunesse » ou « des jeunes » avec autant de mépris distancié dit beaucoup sur l'un des hiatus de notre société.
Cet article du Monde pourrait être une anecdote, c'est un symptôme. Il témoigne d'une absence de considération affligeante à l'égard de notre génération. Pourtant, lapalissade : elle est l'avenir de la France... Où sont les trentenaires dans les colonnes du Monde, de la presse quotidienne, des médias en général ? Où sont-ils dans le paysage politique ? Que sont devenus les jeunes gens qui, après l'échec des élections de 2002, les manifestations du CPE, les émeutes des banlieues ont décidé de prendre la carte d'un parti politique? Comme les personnes issues de l'immigration, elles se comptent à peine sur les doigts d'une main dans les médias, à l'assemblée nationale comme aux avant-scènes des bureaux de campagnes. Les thèmes liés à l'avenir figurent dans les programmes : l'éducation, l'écologie, la dette de la France, en annexe de ces programmes, il y a tout de même l'Europe, la culture, la recherche. Les mots y sont, comme des ornements, des tours rhétoriques... La Ve République agonise. En politique, comme ailleurs, on ne peut en rester à des habitudes. Aujourd'hui, il nous faut inventer de nouvelles propositions, plus que jamais dans l'histoire contemporaine, il nous faut expérimenter, oser. Le monde a changé, très vite. Ce n'est pas avec de petites réformes consensuelles que l'on va (re)construire un système éducatif, un système de santé, que l'on va redessiner les contours d'un marché du travail moins inégalitaire, que l'on va bâtir une Europe à la hauteur de nos espérances, etc. C'est peut-être en raison de l'augmentation de l'espérance de vie que les jeunes restent « des jeunes » (devant faire leurs preuves) plus longtemps. L'avenir est d'autant plus bloqué qu'on ne laisse pas ces « jeunes » jouer dans la cours des grands.
Aujourd'hui, la fracture est devenue culturelle, elle est aussi bien sociale que générationnelle. La culture est ce qui permet de forger un avenir en commun, c'est une transmission des savoirs, aussi bien juridique, historique, gastronomique, scientifique qu'artistique, etc. Elle est la pierre d'achoppement de la construction de soi, du souci de soi pour les autres. La culture est un dialogue entre les âges. La génération politique qui s'affiche dans cette campagne n'arrive pas à faire le deuil des temps révolus, à proposer un renouveau politique qui dépasse le slogan. Ce n'est pas dire que la droite et la gauche n'existent plus : là s'opposent, pour le coup, des visions du monde, des perspectives de développement économique et sociale diamétralement opposées et radicalement présentes. De la même manière, il est un peu facile d'affirmer l'archaïsme des acquis sociaux sous prétexte de modernisation. Si les « jeunes » sont politisés, ils le sont aujourd'hui autrement, à travers d'autres réseaux, d'autres formes d'action. Mais si certains ont décidé de prendre une carte politique, ils n'abandonnent pas l'idée de changer les partis du dedans. Cette génération politique n'arrive manifestement pas à prendre au sérieux l'avenir qu'elle ne vivra pas activement. Aux urnes, en avril, se présenteront par exemple des dizaines de milliers de « jeunes » qui, à la suite d'avril 2002, des manifestations contre le CPE et des émeutes en banlieue, pensaient qu'ils pouvaient changer quelque chose en votant. Un candidat pense-t-il à eux ? En mai, il est possible que ça sente le roussit. C'est certain, dans le mercantilisme électoral, la génération du baby boom vieillissante est bien plus lourde en nombre de voix...
J'ai trente ans et vendredi dernier je lisais le Monde. Un titre m'attire, « Vivre dans une société du troisième âge ». Au Japon, les architectes Shusaku Arakawa et Madeline Gins ont construit « le loft du destin réversible ». Dans ces appartements volontairement inconfortables, le sol du séjour est par exemple inégal, les interrupteurs sont placés à des hauteurs variables, les lavabos sont surélevés. Pour les architectes, il est impératif de « raviver les sensations et les fonctions dormantes du corps humain ». Même si les corps vieillissent, que leur mobilité décroît, il serait donc toujours possible de ne pas agoniser seul dans le lit d'un hospice aseptisé...
Léa Gauthier
Léa GAUTHIER,
Publié le 2007-03-05
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : édito
Thème(s) : politique, société,
Mot(s) Important(s) : politique, société, polémique, génération,
Artiste(s) : Léa GAUTHIER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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