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Les vérités de la femme qui danse
«It's a draw»
Le précieux solo «It's a draw» trace l'intimité des passions partagées de la chorégraphe new-yorkaise pour le dessin et pour la danse, mais sans la restaurer dans une figure d'héroïne des mythologies de l'expérimentation. Fort heureusement.
Trisha Brown ne veut même pas qu'on range sous l'étiquette «improvisation» son solo «It's a draw», quotidiennement reproduit cette semaine au festival Montpellier Danse. Elle ne le veut pas, parce que c'est une étiquette donc; c'est-à-dire un début d'enfermement du regard des spectateurs.
Elle s'insurge aussi, si on veut voir dans la modestie de cette forme, et l'originalité qu'elle a voulu lui conférer, un retour à ses origines : “ C'est un retour à mon futur moi-même ” renvoie-t-elle joliment aux défricheurs de l'avenir de l'art, si curieusement attachés à son passé dans l'art.
Le passé ? Ses expérimentations ? Ses danses sur les immeubles : “ C'était une envie de prendre l'air, de voler ” résume-t-elle, incommode à sa propre légende. Le pari de sortir danser en-dehors des théâtres : “ Comment faire autrement, quand on n'avait pas de théâtre ? ”. Et de taxer le collectif fameux de la Judson Church de “ mafia politique ”, des atteintes de laquelle elle put heureusement protéger certaines de ses envies personnelles. Ce n'est pas qu'elle rejette cette époque et ses apports. C'est qu'elle déconstruit les projections mentales dont à la bombarde, plus de trente ans après, et à un océan de distance.
Des envies, donc ? Ce terme paraît presque grossier, tant à ce jour une “nouvelle“ (tant que ça ?) tendance thé(rro)ricienne dans la critique, semble ravaler les notions d'envie, de plaisir - si ce n'est finalement le goût même pour le mouvement – au rang d'archaïsmes encombrant un art de la danse sommé de se consumer exclusivement en questionnements et en déconstructions.
Puis il faut en venir aux définitions positives. Ce que Trisha Brown estime faire chaque après-midi à Montpellier, c'est “ des bêtises sur scène ”. L'insolente. C'est-à-dire en revenir au libre plaisir du geste de l'enfance, ensuite perdu dans la prison des corps adultes.
Elle le fait dans l'intimité, devant une poignée de spectateurs, s'estimant cette fois libre de tout engagement à leur égard. Habituellement, reconnaît-elle, sa posture de chorégraphe d'une grande compagnie la contraint à produire des formes spectaculaires, soucieuses des réactions des salles.
Dans une petite pièce livrée à la lumière du jour, devant un simple gradin, la danseuse – âgée de 65 ans, au point d'évoquer l'hypothèse que ses apparitions en scène puissent cesser d'un instant à l'autre – accueille ses visiteurs en plein état de danse. Seule la fermeture de la porte dans le dos du dernier d'entre eux paraît signifier clairement un début, dans un processus de pénétration de l'espace entamé déjà depuis un long moment.
Omniprésente, la musique (de Webern, Schubert, Rauschenberg ou Sciarrino selon les jours) est diffusée en sourdine. De ceux qui traquent un supposé déclin de la trajectoire d'artiste de Trisha Brown, la plupart en désignent la funeste date d'origine au moment de son retour à l'utilisation de la musique dans les pièces. Au moins ce solo rappelle-t-il que l'intérêt pour la musique fut au cœur de tout son rapport au monde, même si l'une des traductions paradoxales – et très fécondes – de cette passion, fut d'écrire la danse pour le silence.
Très classiquement, la danseuse entame un pur solo de danse. Du Trisha Brown de chez Trisha. Jamais on ne s'en lassera, tant il est des savoirs du mouvement derrière le mouvement – et oui, rien d'autre, pour commencer - qui ouvrent d'insondables et excitantes perspectives dans la perception de l'être au monde.
Tout à son éternelle désinvolture apparente – seulement apparente – la dame démultiplie des plans d'espace au bord de la drôlerie, par masses glissées, pivotements fugitifs, lâché d'un bras, sur des inclinaisons de toute sa verticale, des ondulations latérales, et des esquives de ses appuis. Limpidité d'algèbre, miroitement liquide, scintillement de flamme. Vertigineuse écriture des lignes, ici tendues offertes à portée de caresses de regard.
Une très grande feuille de papier à dessin (environ quatre mètres sur trois) est alors déroulée au sol. Dès lors la danse va se rabattre dans un rapport étrange entre les trois et les deux dimensions. S'étant saisie de bâtons de pastel noir, Trisha Brown se plaque à même la feuille, de tout son long, sinon plus ou moins assise, parfois complètement relevée, et de là laisse sourdre la trace de ses mouvements.
Elle se retourne, se tasse dans un enroulement, rapproche ses membres, les croise ou les éloigne, se dénoue en vif jeté. Elle se presse, ou s'arrête, médite silencieuse, ou lâche des petits cris, s'agace et puis s'amuse. Un moment abandonné aux impulsions libres, à un autre ordonné dans la répétitivité du geste, le trait peut ondoyer, ou se raidir, effleurer la page blanche, la labourer, ou la griffer. Une spirale insiste, une courbe s'échappe, un pan entier se barre. Des boucles se scandent en motif.
Réalisés au nombre de trois mardi 2 juillet, ces dessins une fois accrochés au mur du fond paraissent rechercher une troisième dimension. On y verrait volontiers les traces de parcours extérieurs de danseurs sur un sol. Pourtant on vient de les voir naître comme traces du parcours intérieur d'une énergie de danse. Cet action-drawing brouille la limite de l'être et de l'espace, du geste intérieur et de sa projection visible. Il n'est de déploiement au monde, qui ne tournoie aussi en dimensions intimes.
En cela le mouvement vaut pour lui-même, et doit se regarder absolument , livrant des croquis d'origine d'une trajectoire créatrice. Trisha Brown confie à ses dessins certaines vérités sur sa liberté. En cette matière les spéculations devront rester beaucoup moins théoriques, qu'elles seront peut-être financières (selon ce qu'il adviendra d'une rencontre dont on ignore les termes, entre ces œuvres et le marché de l'art…).
Au fait, ces jours-ci on remarque que les deux jeunes gens qui assistent la chorégraphe pour dérouler et accrocher les toiles sont conviés à partager les applaudissements finaux. Mais pas les deux techniciens de la salle. Les premiers, étudiants aux Beaux-arts, ont touché l'œuvre de leurs doigts. Les seconds, aussi présents, n'ont touché qu'aux échelles. Ces vérités symboliques sont, elles, sociales.
Gérard MAYEN,
Publié le 2002-07-08
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : solo,
Artiste(s) : Trisha BROWN (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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