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L'inquiétant tiré par les oreilles
« Elizaviéta Bam », mis en scène et en musique par Alexis Forestier, au Théâtre de la Bastille
Elizaviéta Bam (1927/1928) n'a rien perdu de son sulfureux potentiel à dé-figurer. Alexis Forestier dessine quelques identités possibles du personnage éponyme, dans un corps à corps serré entre langue et musique, dénoué par les inquiétantes sonorités d'une menace à imaginer.
Celui qui écrirait : « Seules m'intéressent les “absurdités”, ce qui n'a aucun sens pratique. La vie ne m'intéresse que quand elle se manifeste de manière absurde », et qui retiendrait parmi ses écrivains favoris Edward Lear et Lewis Carroll ne saurait être condamné à avoir la tête tranchée. D'autant qu'il est mort depuis 65 ans, et qu'il avait confié ces propos au secret d'un Journal intime, en 1937, à une époque où la police politique de son pays, l'URSS, était fort regardante. Il se faisait appeler Daniil Harms, avait donné, dix ans avant, une pièce de théâtre intitulée Elizaviéta Bam ( «un événement obscène» dira la presse stalinienne), et, aussi incongru qu'il y paraisse, un parallèle entre Alice et l'insaisissable Elizaviéta serait moins absurde que fructueux.
Daniil Harms n'était pas fait pour le réalisme socialiste. « L'héroïsme, le pathos, le courage, la morale, l'hygiène, les valeurs, l'attendrissement et l'audace sont pour moi des mots et des sentiments détestables. » confiait-il dans les années noires. Il s'épanouissait dans le Zaoum et l'Obériou, ou, à défaut, dans la littérature enfantine, mais certainement pas dans le réalisme socialiste. Cela ne l'empêchait pas de trouver « réaliste » le Zaoum – un cousin russe de Dada -, dans ses défis au sens. Quant à l'Obériou (« Association pour un art réel »), elle pensait tenir son réel au théâtre dans le rejet de la dramaturgie au profit du « sujet scénique », purement théâtral. A soixante-quinze ans près elle était post-dramatique.
Lorsqu'Elizaviéta Bam paraît, au tournant 1927/1928, Buñuel s'apprête à tourner Un chien andalou en France. C'est plus qu'une indication. En URSS, Staline pense avoir fini d'éliminer ses rivaux. Reste à envisager le sort de ceux qui risquent de le devenir ou qui ne le pourront jamais. Cette simple évocation suffit à mesurer la propension de Daniil Harms à l'absurde. Depuis, l'absurde au théâtre s'est fait une situation. Il suffit d'un canapé et de deux fauteuils pour l'intégrer au boulevard. Ce n'est pas le genre d'Alexis Forestier. Des sièges, il ne conserve que la bourre. Il la fait dégorger, triturer, étaler. L'étoupe à la laine mêlée étoffe l'insaisissable « sujet scénique » - la matière pourrait en être une représentation –, déborde un sommier nu à la Kounellis, et il peut y placer son Elizaviéta (Cécile Saint-Paul), adorable comme un Jésus sur la paille.
Jeune femme suractive – quoique sans fonction discernable -, en permanence tarabustée par des voix masculines généralement inamicales qui la menacent de sourdes violences et d'expulsion, Elizaviéta ne sera pas le sujet de la pièce. Mais pour s'en assurer, comme elle est là, en chair et en os, dans sa petite robe noire à la Piaf, il va bien falloir la dé-figurer. Elle devra céder de sa figure au non-figuratif. Même son nom sera haché menu. Il suffit d'articuler pour comprendre : « E-li-za » : ça monte, « vi-é-ta », ça rapproche, « bam ! » ça tombe. Quoi que vous fassiez, vous retombez toujours sur cette finale qui fait « bam ! » Dès que son nom est prononcé, il pleut comme coups sur la pauvre Elizaviéta. La gestion syllabique est d'importance. Elle introduit le tempo. Elle dé-figure aussi la langue : Elizaviéta laissera échapper des : « Kou-ni-ma-ga-ni-li-va-ni-bàououou ! » (1) En réponse, il est vrai, à des « G.g.pch.pch. » déroutants, même pour elle.
« La scène, pour moi, est le lieu privilégié pour révéler des liens qui ne sont pas de causalité, mais de superpositions, d'entrechoquements » dit Alexis Forestier. C'est pour lui l'espace où déployer les champs superposés d'inventions musicales, qui viennent travailler les dialogues au corps. Ainsi, les silhouettes, indéniablement masculines, qui expectorent leurs phonèmes en direction d'Elizaviéta, ne succombent pas à un lettrisme désuet : elles trouvent des relais immédiat en soufflant dans des saxophones, tapant sur des claviers, grattant des cordes ou cognant des tambours. Leurs figures aussi pourrait être un risque pour le sujet scénique. Heureusement, leurs instruments les sollicitent tant, qu'elles n'ont pas la force de devenir pleinement des personnages. Elles le laissent soupçonner. Juste assez pour inscrire leurs traits dans le dessin-partition.
« Dès l'instant où ces hommes pénètrent dans cette petite chambre, ils se trouvent entraînés dans la logique poétique de cette femme » commente Alexis Forestier. Ce n'est pas pour lui déplaire. Et c'est peu de dire qu'Elizaviéta résiste à la dé-figuration. Tantôt, elle est aussi lisse qu'un ovale noir à la Malévitch – un proche de Daniil Harms – tantôt l'expression pointe sous ses traits, dans sa voix. Elle a de quoi perdre sa retenue. Sans cesse, des grilles coupeuses de têtes s'ouvrent et se ferment sur son passage, dessinant un espace carcéral d'inspiration suprématiste dont on ne saura où est le dedans et où le dehors. Sans cesse, les hommes-traits reviennent menacer la jeune femme d'arrachement au foyer - d'arrachement à la scène. Le hors-champ bruissant, laisse imaginable exils (métaphysiques) ou déportations (politiques), il est une jungle musicale, une tonitruante menace sonore, l'inquiétant tiré par les oreilles.
Jean-Louis Perrier
Elizaviéta Bam, ms. Alexis Forestier au Théâtre de la Bastille à Paris, jusqu'au 25 mars. Tèl. 01 43 57 42 14 www.theatre-bastille.com
Au Théâtre de l'Espace à Besançon, du 10 au 12 avril. Tèl. 03 81 51 13 13 www.theatre-espace.fr
A la Halle aux Grains, à Blois, les 11 et 12 mai. Tèl. 02 54 90 44 00 www.halleauxgrains.com
Au CCAM de Vandoeuvre Lès Nancy les 18 et 19 mai. Tèl. 03 83 56 15 00 www.centremalraux.com
(1) Dans la traduction de Jean-Philippe Jaccard, extraite des Ecrits de Daniil Harms (Christian Bourgois, 586 pages, 28,97 €).
Jean-Louis PERRIER,
Publié le 2007-03-05
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : écriture, théâtre, théâtre-texte,
Mot(s) Important(s) : théâtre, texte, absurde, scène,
Artiste(s) : Alexis FORESTIER (Metteur en scène), Danniil Harms (auteur), Jean-Louis PERRIER (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre de la Bastille Paris 75011 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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