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Le cours des choses


L'exposition « Some Time Waiting » inaugure la Kadist Art Foundation



Le jeune commissaire d'exposition anglais Adam Carr, qui vient d'achever ses trois mois de résidence à la Kadist Foundation, propose une exposition placée sous le signe de l'attente. Compte rendu, et entretien avec les responsables de ce nouvel espace installé à Montmartre.


Dans la vitrine de la Kadist Art Foundation – un espace récemment ouvert à Montmartre coordonné par Sandra Terdjman et Elodie Royer (voir ci-dessous) –, l'écriture en néon Coming Soon de Pierre Bismuth joue l'effet d'annonce d'une exposition placée sous le signe de l'attente. La formulation de cette (fausse) promesse fait en effet écho au titre même de l'exposition, aux accents tout aussi beckettiens, Some Time Waiting. Organisée par le commissaire d'exposition Adam Carr, cette exposition semble ici poser la question : comment les artistes s'emparent-ils de cet état entre deux, improductif par excellence et pourtant ouvert à tous les possibles ? Chacune des pièces y répond à sa façon, de manière conceptuelle, grave ou décomplexée. Comme s'il avait déroulé un fil, Adam Carr, qui n'hésite pas à mélanger les genres et les générations, construit sa scénographie à partir de judicieuses associations d'idées, de mots, ou de formes qui entraîne une circulation naturelle entre les pièces. A l'image des œuvres elles-mêmes qui déroulent le temps, dans tous les sens du terme, ne serait-ce que pour mieux révéler qu'il tourne à vide.
Elles le mesurent tout d'abord, grâce à des bobines de fils de laine et de câbles électriques qui, amassés en tas au milieu de la galerie, pourraient une fois mis bout à bout, nous affirme Jason Dodge, relier la terre aux nuages. Elles le déplient et l'activent ensuite, à travers la proposition en forme de cadavre exquis proposé par Ryan Gander : l'écriture d'un roman dont chaque chapitre serait écrit par un auteur différent. Puis elles le comptent et le scandent, dans l'inopérante horloge de Kris Martin qui, bien que faisant entendre le cliquètement régulier du mécanisme, n'annonce aucun chiffre. David Lamelas à son tour révèle l'abstraction du temps quand il invite ses amis, alignés les uns à côté des autres, à réciter, chacun à leur tour et dans leur langue maternelle, les minutes qui passent.
Certaines œuvres visent davantage à rendre compte de l'impossibilité d'accéder à un état de paradoxale proximité : tandis qu'une femme cherche en vain à retrouver le mot qu'elle a « sur le bout de la langue » dans l'œuvre sonore de Dominique Petitgand, Robert Barry dactylographie vingt-sept fois Something which is very near in place and time, but not yet known to me. Ailleurs, le temps s'étire à n'en plus finir dans l'attente que quelque chose se passe. Le titre de la pièce de Jiri Kovanda en dit long sur l'action représentée : November 18th, 1976, Prague, I am waiting for someone to phone me..., et la vidéo d'un groupe d'étudiants filmés par la caméra attentive de Johanna Billing semblent décliner toute une gamme de comportements liés à l'ennui. En l'attente d'un bouleversement politique ? A moins qu'il ne s'agisse d'une inspiration, comme chez Mungo Thomson, qui s'est amusé à reprendre un geste nonchalant qui accompagnerait la pensée : lancer des crayons jusqu'à parvenir à les planter dans le plafond. Chez Mario Garcia Torres (en résidence au mois d'avril à Kadist Foundation), le temps tourne en boucle. La phrase écrite à la main, et quasi tautologique, « Until it makes sense », frétille sur la page blanche projetée au mur.
Quant à la série des Waiting for famous people de Jonathan Monk, elle adopte une posture plus dérisoire. Celle de l'attente inaboutie contenant son propre échec quand il se poste à la gare pour attendre, entre autres, James Brown. Olivier Babin rejoue la pièce en se plaçant dans la peau de celui attendu par l'artiste, son nom écrit en toute lettres sur la pancarte. Une manière de faire son auto-promotion tout en redoublant les problématiques d'auteur, centrales chez Monk. Dan Rees enfin pousse la logique du gag induite par l'attente et choisit de provoquer son potentiel échec. Il confie le soin au postier de choisir la destination d'une carte qu'il poste régulièrement et sur laquelle il inscrit, au recto, l'adresse de la galerie, et au verso, celle d'un ami de Paris. Cette exposition évolutive, qui avait débuté avec un premier volet dédié à une exposition personnelle de Mungo Thomson, tente de résister à l'écoulement du temps, en le mettent à profit ou en le désignant pour que, comme le préconisait Beckett et aime à le rappeler le commissaire, le spectateur soit amener à regarder inlassablement une chose tout en se demandant ce qu'elle peut bien être...

En marge de cette exposition, nous avons rencontré Elodie Royer et Sandra Terdjman, coordinatrices de la Kadist Art Foundation.

Kadist est à l'origine une collection familiale d'art contemporain. Pourquoi
avoir voulu ouvrir un espace d'exposition ?

« Kadist n'est pas une collection familiale, mais la branche artistique d'une fondation plus élargie qui mène par ailleurs des actions humanitaires et éducatives. Elle est née de la volonté de soutenir la création contemporaine par la constitution d'une collection. Puis d'accompagner plus directement les artistes, commissaires d'exposition et autres initiatives artistiques en organisant des résidences et des projets spécifiques dans l'espace que nous avons ouvert en octobre dernier. Le programme se construit autour de la collection ; elle est la clef de voûte de toutes les activités, puisqu'elle marque en général le début d'un engagement auprès d'un artiste qui peut se développer par la suite à travers une résidence et une exposition.

Qu'est-ce qui vous différencie des autres fondations déjà existantes ?
« Nous avons un statut de fondation privé, donc un budget d'acquisition et de fonctionnement privé. Mais contrairement à l'image que peut véhiculer le mot “fondation”, nous sommes une petite structure. Au niveau des résidences, cela se traduit par un accompagnement privilégié, sur une période assez longue. Basée sur l'échange, c'est une collaboration entre Kadist et le résident, depuis l'invitation qui lui est faite jusqu'à l'organisation d'une exposition, en passant par la production et, peut-être, l'achat d'une œuvre. De par sa taille et son fonctionnement privé, la Fondation est totalement indépendante dans ses choix, ce qui lui permet de construire son programme en fonction de ses envies et des nécessités de la création. C'est un “luxe” qui nous permet d'agir autrement.

Quelle est l'ambition d'une telle fondation ?
« Ce qui nous parait important est de tisser des liens entre artistes, commissaires et toutes initiatives artistiques au niveau international. Ces échanges sont vraiment à la base de ce que nous souhaitons faire. Pourquoi focaliser notre programme sur la scène française alors que l'art contemporain fonctionne sur un mode international... Il nous semble donc évident de penser nos activités en regardant ce qui se passe ailleurs et en travaillant avec des gens dont nous nous sentons proches. Nous collaborons par exemple au projet ”Société Anonyme” (conçu par Thomas Boutoux, Natasa Petresin et François Piron), qui rassemble un ensemble d'initiatives et de structures artistiques internationales invitées à occuper l'espace d'exposition du Plateau au printemps prochain. Nous aimons dans ce projet cette volonté d'initier d'autres attitudes face à l'art et de créer une situation propice à la réflexion et à la recherche. Il en est de même pour la collection. L'idée est qu'elle soit visible de partout, c'est pourquoi elle est entièrement consultable sur notre site à travers des images, vidéos, extraits sonores et interviews filmés, telle une base de données. »

Propos recueillis par Mathilde Villeneuve

Some Time Waiting, exposition jusqu'au 1er avril à la Kadist Art Foundation,
19 bis-21, rue des trois frères, 75018 Paris. www.kadist.org


Mathilde VILLENEUVE,
Publié le 2007-03-05

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : art visuel, exposition, lieu d'art,
Mot(s) Important(s) : arts visuels, exposition, lieu, scénographie,
Artiste(s) : Mathilde VILLENEUVE (rédacteur), Adam CAAR (commissaire),
Passage(s) : Kadist Art Foundation Paris 75018 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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