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Trisha Brown en son nouveau moi-même
«El Trilogy»
Dans l'attente d'un solo exploratoire, la chorégraphe américaine a sorti le grand jeu pour l'Opéra Berlioz. Perte, ou approfondissement?
Le quartier général du goût a dépêché ses brigades de vigilance le week-end dernier à Montpellier. Alerte rouge. Dans un accès naïf et touchant de jeunisme mêlé de rigorisme, elles nous apprennent -stupeur!- que Trisha Brown n'a plus vingt ans, n'a strictement plus rien à voir avec l'avant-garde de ses débuts et que c'est à peine s'il faut oser regarder certaines de ses pièces les plus récentes. Mais ce récit d'horreur ne devrait que mieux préparer le «happy end» annoncé. Dès cette semaine, la grande New Yorkaise va quotidiennement s'enfermer dans un théâtre de poche devant une poignée de spectateurs (c'est rassurant), et retrouver le sel du solo régénérateur de l'esprit des origines (conformément au mythe qui s'attache à ce format chorégraphique). Sur scène, elle s'adonnera à son autre passion, méconnue, le dessin (ce sera donc une quasi découverte). Non stabilisée, chacune de ces performances laissera de grandes traces sur papier (remarquez la transdisciplinarité). C'est tout de même autre chose que se trémousser sur de la musique. Trisha Brown ne nie certes pas que le rythme de production soutenu que lui impose la gestion de sa compagnie internationale, dans le contexte ultra-libéral qui régit la vie artistique aux USA, l'a détournée de cet «honneur» (c'est son mot) qu'il y a à prendre des risques, se consacrer à l'essai, s'exposer à l'erreur, dans les processus de création. Elle apprécie ce solo «It's a draw», comme un exemple de luxe que seule l'Europe en général, et le festival Montpellier Danse en particulier peuvent lui offrir. Elle estime qu'il sera «l'occasion de revivre une dynamique qui l'a animée dans le passé» (1). Mais si vous concluez qu'elle redevient elle-même, elle s'insurge: «Je reviens à mon nouveau moi-même». Soit une phrase où sept mots suffisent à semer le doute sur la rage de référence au passé -forcément meilleur- qu'on relève paradoxalement chez ceux pour qui le futur semblerait relever d'une sorte de présent perpétuel. Notons que la littérature, la musique ou les arts plastiques sont beaucoup moins frappés par cette obsession de la mise au rebut des artistes dès que franchi un certain stade dans leur parcours. La danse n'a pas fini de souffrir du mythe de l'éphémère, de la brièveté et de la fulgurance. . . En attendant, il est vrai que les grandes soirées d'ouverture de Trisha Brown, dans le monumental et granitique opéra Berlioz, devant la bonne société montpelliéraine éclairée, semblaient taillées pour la consacrer en artiste officielle d'une lignée glorieuse de l'histoire de la danse, inscrivant son nom juste au-dessous de celui de Cunningham, avec vingt ans de différence d'âge qui lui laissent à présent le délai d'édification de sa statue de maître. La maîtrise de la perfection technique l'emporte sur toute autre perception, dans l'exposé méthodique d'une danse de l'absolue fluidité, nourrie de trois décennies de perfection technique, non sans laisser un goût d'académisme. Il faut vivre mentalement à l'intérieur de ces pièces, pour déceler l'apport spécifique d'une nouvelle pièce telle que «Geometry of Quiet», créée à Montpellier. Phosphorescente, luminescente et diaphane, son écriture dialogue dans l'interstice et la suspension, avec trois brefs soli pour flûte, du compositeur Salvatore Sciarrino, tenus au plus fin du souffle. Il faudrait pouvoir l'analyser plus particulièrement dans son rapport de contraste d'échelle avec «Luci mie traditrici», l'opéra récemment chorégraphié et mis en scène par Trisha Brown, du même compositeur. Le grand programme «El trilogy» (associant trois pièces sans entracte), aborde vigoureusement la musique jazz. Il n'a pas été pour rien dans l'accès de Trisha Brown à une popularité élargie dans son propre pays. Les brigades de vigilance du goût, sus-mentionnées, avaient produit les avertissements les plus alarmistes sur les consternantes facilités que recèlerait ce «show». Puis il faut accepter de voir (ne pas se tromper sur ce qu'on est venu voir, et ne pas s'égarer entre les contextes culturels qui relativisent les notions de kitsch, de daté, ou d'humour si américain). Il faut écouter la musique de Dave Douglas, composée pour un quartet sans batterie, passionnante dans son amplitude sobre et pourtant chaleureuse, courant des nuances d'une musique de chambre, aux incandescences d'un esprit «free». Il faut dès lors se laisser saisir par l'infinie variation d'une gestuelle à ce point musicale, que chacun des dix danseurs s'y fait instrument soliste d'une composition sur le fil, où musique et corps se consument dans le vertige d'une relation d'amour savant, immensément subtile, ivre de ses détails, vibrant de sa moindre inflexion. Ça ne surprend rien. Mais tant d'approfondissement fascine.
Gérard MAYEN,
Publié le 2002-07-09
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : post-modern-dance,
Artiste(s) : Trisha BROWN (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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