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Où est passé le piano ?
« Purgatoire », de Joris Lacoste au Théâtre de la Colline, jusqu'au 31 mars
Joris Lacoste joue à cache-cache au milieu de leurres du spectacle contemporain. Si Purgatoire est une pièce-symptôme, l'ultime constat d'une impasse, on attend avec hâte que quelqu'un tranche enfin et amène la scène actuelle vers des Cieux plus radieux ou un Enfer plus mordant.
« ... Ne pas recourir à des expédients assez bassement littéraires qui me répugnent (Ne pas prendre trop au sérieux cette dernière phrase : si ces expédients me répugnent, c'est bien que je n'ai pas le pouvoir d'y recourir) » (Louis-René- Des Forêts, Le Bavard).
Après la frontalité des superbes Lyriques, Purgatoire, la deuxième mise en scène de Joris Lacoste est un spectacle qui se cache... voire qui se terre, s'enfouit derrière des monceaux de scories. Derrière des détours. Derrière le nombre des participants. Derrière le paratexte... Des silhouettes se faufilent, louvoient derrière une scénographie au bon goût maladroit. Un espace clean où a résonné en ouverture l'écho numérique d'une voix qui bégaie. Mais si cette voix bégaie, le spectacle, lui, en est réduit à radoter. Non seulement parce qu'il peine à démarrer, mais surtout parce qu'encore une fois, une fois de plus, il nous fait le coup du fameux spectacle-qui-peine-à-démarrer, qui ne démarrera jamais... C'est le Spectacle avec une majuscule qui radote, dans un effet de feedback incontrôlé ou de glitch numérique.
Si l'on a pu en douter un instant, le titre de la pièce n'aurait pu être mieux choisi, tant les gémissements et les soupirs des pénitents en attente résonnent à différents niveaux : le purgatoire, c'est d'abord ce jeu avec la patience du spectateur mise à l'épreuve durant deux heures trente-cinq, tendue comme un fil au bord de rompre ; c'est aussi le morne paysage de la scène contemporaine, qui, depuis le fameux Avignon de 2005, ne provoque plus guère de tressaillements chez grand-monde ; mais c'est en outre le temps qu'a mis cette pièce a éclore, mûrissant peu à peu sur de nombreuses années jusqu'à prendre, au final, une forme monstrueuse. Le matériel digéré qui forme le texte et le tissu (le voile?) de la pièce sont les restes accumulés au fil d'années de recherche, de dissection, d'analyse avec, au centre, la question du glissement progressif du réel à la fiction ou des intrusions de l'un dans l'autre, et vice-versa. La question tourne donc autour de l'équilibre précaire du dispositif théâtral. Soit. Les acteurs prennent en charge des exemples de dérapages d'accidents courants qui dans un dispositif classique créeraient une percée du réel : oubli, fou rire, confusion, logorrhée... La vidéo relatant une prise d'otages dans un théâtre qui pourrait servir de pièce à conviction.
Bon, et alors? Les éléments s'additionnent sans que rien ne prenne ni ne démarre – on serait même tenté d'écrire : « sans évidemment que rien ne prenne ni ne démarre » –, dans un éternel report de tout développement.
Et selon toute évidence encore, Purgatoire est une pièce sur l'attente, Joris Lacoste l'annonçait clairement quand il a présenté son projet au public. Entendons, bien sûr, « attente » aux deux sens du terme : l'état de celui qui attend, mais aussi l'espérance, l'expectative. La lente souffrance du Purgatoire n'est pas tant celle du spectateur impatient que l'on prive de roboratives distractions, mais celle du spectateur pris au piège de la contradiction d'un inextricable double bind, qui ne sait plus ce qu'il peut attendre d'une pièce de théâtre, de ce qu'il peut lui demander.
On est prévenu, « on va s'ennuyer, c'est normal ». La pièce a la fâcheuse tendance de confisquer la parole du spectateur et de savoir ce qu'il pense à sa place. Ce petit jeu complaisant permet de récupérer les critiques et de les retourner contre ceux qui les formulent. En gros la stratégie est la suivante : 1) désamorcer les critiques frontales (« la pièce est ennuyeuse ») ; 2) désamorcer aussi la deuxième charge critique, celle que je suis en train de formuler. Le dispositif prétentieux et roublard (la pièce commence en substance par une voix prédisant : « Certains vont quitter la salle... », etc.) glisse progressivement vers la fiction (« Certains vomiront devant les scènes de violence », etc.). Le statut de ce discours devient alors incertain. Et comme celui-ci se révèle être une voix enregistrée, et qui plus est finissant par dérailler, il semble évident que les signes donnés aux spectateurs seront systématiquement contrecarrés par d'autres informations, déviés, et qu'ils nous échapperont toujours.
A l'instar d'une autre œuvre-symptôme, le Funny Games de Michael Haneke, Purgatoire semble être une gigantesque machine à désamorcer les critiques. Car si l'on rejette les stratagèmes mis en place, on fait en plein le jeu du metteur en scène. Il est dès lors très difficile, voire impossible de rester à l'extérieur, à l'abri, et paradoxalement il est impossible, une fois à l'intérieur, de s'y définir un territoire clair. Comme dans le film de Haneke, c'est un rapport de force qui s'établit entre l'objet artistique et celui qui tente de le cerner en construisant un discours – voire entre l'artiste et le spectateur, puisque ce genre d'affrontements devient vite personnel.
S'approprier une œuvre, c'est la recycler en un discours propre ; or, que se passe-t-il quand cela est impossible, et que pourtant on se trouve directement pris à parti, sommé de réagir ? Le discours est rendu impossible, non parce qu'il est stoppé, mais au contraire parce qu'il n'est jamais stabilisé.
Dès lors, le doute s'installe partout. L'espace de liberté du spectateur culpabilisé, paranoïaque, devient extrêmement réduit. On sait que le trapéziste ne viendra jamais, on sait que la musique noise de rigueur est un leurre, mais on ne sait que faire de ces moments où la pièce prend une véritable ampleur, notamment lors de la très belle performance de Stéphanie Béghain, où l'écriture de Joris Lacoste ne se cache plus, où la parole prend (enfin) forme. La fiction s'installe avec force – non pas la fiction contenue dans le texte, la fiction racontée, mais celle, véritable, d'un discours anormal, un discours matière, qui se déroule, qui enfle. Et là, la pièce pourrait devenir passionnante. Mais, échaudé, on se méfie : et si ce texte était lui-même un piège tendu au spectateur trop satisfait d'enfin trouver une continuité, une construction littéraire et un contenu théâtral ? Définitivement on se sent floué.
Pris dans un entre-deux, ce Purgatoire fuit de partout : non seulement parce que les jointures sont sciemment mal colmatées, mais avant tout parce que c'est un spectacle fuyant, c'est-à-dire qui esquive sans cesse, un spectacle qui utilise des tours de petit malin pour se dérober. Il semble parfois que l'on assiste à un spectacle dans lequel l'auteur, refusant de se confronter directement à son écriture, au théâtre, s'enfuie littéralement.
Rendre visible la fuite, la rendre évidente est en fait la condition même de cette fuite, c'est ce qui la rend possible... Contrairement à Lyriques – où, si fuite il y avait, celle-ci était entièrement dirigée vers l'avant, comme un plongeon, la fuite violente d'une confrontation, au texte, au dire, au cri –, ici, il s'agit davantage d'une fuite veule, à double fond. Un fuite en douce et calculée. Les leurres sont fait pour être dévoilés, mais peut-être en cachent-ils un autre bien réel. Ce n'est qu'en étant faux que ces leurres sont pleinement activés et deviennent bel et bien efficients. Car on s'estime heureux, satisfait, une fois qu'on les a reconnus en tant que tels. Et alors? que cachent ces pacotilles? y a-t-il quelque chose derrière ? Les breloques, les artifices (accessoires inutiles, poses métatextuelles, costumes, déguisements) dont on décèle assez rapidement l'ostentation ne masquent pas le vacuité véritable de la pièce...
On pourrait s'en tenir là, gloser sur cette pièce. Car c'est peut-être celle-là même que les (nombreux) spectateurs partis avant la fin ont vu, c'est celle qu'ils ont emportée avec eux.
Et puis, quelque chose a changé, sans qu'on y prête tout d'abord attention. Et puis le piano a disparu. Quelque chose s'est passé. L'inutile et encombrant piano, dont on savait que jamais il ne résonnerait, disparaît entre deux mouvements de paupières, les paupières lourdes du spectateur ennuyé. Il se passe enfin quelque chose, quelque chose que l'on appelait de nos vœux silencieux au bout de quelques minutes à peine : « Virez-moi tout ce décorum... »
Allez ! on remballe, on se replie. Et on constate, ensemble, sur scène et dans le public, on constate l'échec. Mais de quel échec est-il question? C'est peut être là que la pièce est intéressante. Cela vous intéresse-t-il de voir une fois de plus l'échec d'une pièce? Ou peut-être serait-il plus intéressant d'accepter un plus large échec, qui excède le cadre réduit de cette représentation... Il ne s'agit plus seulement de montrer l'impossibilité de faire spectacle, mais de poser comme impossible cette impossibilité même : il n'est plus possible de faire une fois de plus le spectacle qui ne démarre pas, il n'est plus l'heure de dire une fois encore que le spectacle n'aura pas lieu.
La pièce que les spectateurs partis en cours ont vue existe bel et bien. En effet, la blague s'étale un peu trop dans le temps pour n'être pas vraie. Mais il existe une autre pièce à l'intérieur de la première. Une pièce qui n'est pas vraiment là, qui est une pièce à venir, ou qui peut-être débute ici.
Que reste-t-il quand on a retiré tout l'attirail, le déguisement qui servent depuis le début à dissimuler ? la chorégraphie de ces remises à zéro, ballet de déménageurs affairés qui vident l'espace ?... Quelques jeux de réappropriation de l'espace (physique et du langage) durant l'entracte, comme si ça ne comptait pas.... Cet amusant entracte qui ressemble à une récréation... Et si on disait qu'on faisait une performance ?
Ou bien encore cette deuxième partie en forme d'esquisse (elle ne dure que vingt minutes) : un espace vide, peuplé de quelques mots qui ont enfin assez de place.... Derrière la vacuité des artifices, Joris Lacoste n'a peut être rien à proposer si ce n'est un espace vierge, dont on espère qu'un jour, lui ou quelqu'un d'autre arrivera à coloniser. Tabula rasa. Encore une fois il aurait pu s'agir d'appeler l'événement pour que cet appel soit l'événement en soit, mais ce cri de ralliement n'atteint plus les théâtres désertés. C'est le constat de ce Purgatoire, pièce symptôme d'une époque. Et peut-être, maintenant qu'on y voit un peu plus clair, que l'espace est dégagé, peut-on entendre cette question résonner dans le Purgatoire : qu'est-ce qu'on fout là, maintenant ?
Florent Delval
Purgatoire, de Joris Lacoste, jusqu'au 31 mars à Paris, Théâtre de la Colline. Tél. 01 44 62 52 52 www.colline.fr
Publié le 2007-03-05
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : mise en scène, critique,
Mot(s) Important(s) : vacuité, théâtre, art contemporain,
Artiste(s) : Joris Lacoste (Metteur en scène),
Passage(s) : Théâtre National de la Colline Paris ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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