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Vera Mantero danse un rock trop fort
«Vera Mantero & guests»
Chapeau : Vera Mantero & guests, nouvelle création de la chorégraphe portugaise, produit une gestuelle neuve, celle de l'intelligence de la déglingue.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Vera MANTERO chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur
Texte : John Jasperse: 1h30. Trisha Brown: 1h30. Bernardo Montet: 1h40. Robyn Orlin: 1h15. Laurent Pichaud: 1h30. Etc. Cette année le format des pièces n'est pas celui du clip à zapper. Voilà qui est sans doute rassurant sur le fond (des pièces). Pour ce qui est de
Vera Mantero & guests, 90 minutes de présence sur le plateau se transforment en épreuve pour le spectateur. On l'écrit au sens le plus noble de ce terme. Impossible d'apprécier cette pièce autrement qu'en acceptant d'en endosser, depuis son bout de gradin, sa logique d'exigeante entreprise de construction incessamment effondrée, de convergence fluctuante vers des formes non bornées, de marche butée vers un horizon mou et bouché.
Il y a comme du Beckett à l'oeuvre, sur ce plateau peuplé d'une tribu hébétée, plutôt «border», entre attente vague, folie penchée, curiosité grise, enfance mal avalée.
Tout paraît très lent, dans cette accumulation fragment à fragment. Mais au total, on serait en peine de rapporter la multitude des micro événements et situations fulgurantes, qui y giflent l'intelligence.
Vera Mantero & guests prend une longueur d'avance dans le champ des nombreux travaux chorégraphiques actuels traitant de la communauté. Car, sous cette première trame de la réunion des êtres, souffle un fond implacablement philosophique, consumé de tendresse désespérée, de bonheur non atteint, de destin pauvrement soumis. Cela non sans produire une gestuelle neuve, celle de l'intelligence de la déglingue. Chez Vera Mantero les corps ne fonctionnent jamais tout à fait. On voudrait. On essaie. On y revient sans cesse. Mais non. Le chaos est plus fort, qui contrarie le progrès, qui fout la vie, bordel; c'est-à-dire la hantise d'une pulsion de mort. Théorie des trajectoires dangereuses, des architectures fragiles, des épuisants et vains défis,
Vera Mantero & guests est intimement proche de
Poésie et sauvagerie, vu dans ces mêmes lieux voici deux ans.
Que celui-ci fût un grand tumulte visuel abracadabrant, et aujourd'hui celui-là une mécanique retenue et propre, ne change rien à leur constat commun: toujours quelque chose empêche l'ordre, qui rend le monde instable et le met de guingois. C'est absolument agaçant, vraisemblablement tragique, néanmoins salutaire.
Sur scène, l'affaire se fait drôle parfois, inquiétante toujours. Avec une maîtrise exceptionnelle,
Vera Mantero & guests déroule ce foutoir sous des apparences clean. A commencer par son «décor»: disons un bornage d'espace, pour lequel Nadia Lauro a dressé un grand mur mou de boudins synthétiques, dont la ligne et la texture futuristes le disputent à l'organicité d'un mouvement de respiration transmis par une inlassable soufflerie. On peut y buter sans s'y blesser, y chercher appui sans stabilité assurée, ou s'y engoncer. C'est le piège d'une limite: connue, admise, mais au doute soumise.
Les costumes aussi, qui seraient ceux d'Hidalgos hors d'âge, sinon de Supermen unisexe envoyés à la retraite, fanés plutôt flanelle, en noir et blanc et motifs délavés. Très propres quand même. Aux pieds, de futuristes chaussons sportifs; quelques-uns moulés en sabots de bique. Futurisme décalé.
Les êtres -appelons les ainsi- au nombre de six, trois garçons et trois filles; tous typés, éventuellement dans la disgrâce, et pas un(e) d'indifférent. Leur activité: l'être ensemble, parfois joueur, et malin et complice, plus souvent perplexe et las; le défrichage de poèmes, le décapage de l'espace. Leurs mouvements: des tentatives, des étrangetés, des aberrations. A flux verrouillé, et longues attentes, des équilibres incertains, des glissés plaqués, des demi-pointes abracadabrantes, des membres retournés. Parfois cela produit la douce danse d'un beau mec, le motif gémellaire de déesses indiennes, l'enchevêtrement d'un monument de corps à usage nul. L'énergie gagne malgré soi, déborde répétitivement, et le petit accident guette. Une danse de possédé se déclenche, solitaire; sinon le sursaut d'une électrocution mentale. Tous sont secoués, mais sans frénésie. Plutôt par fièvres. Et puis de guerre lasse, se fait l'effritement.
Ces «guests» se tassent quand ils voudraient s'élever, sont comprimés quand ils aimeraient s'épandre. Ça ne le fait pas. Ça ne peut pas. Il y a un énorme fauteuil. On ne cesse de se le disputer. Un instant, un plus grand plus fort, parvient à en faire tomber le plus petit plus moche. Mais celui-ci se rattrape, et en posture espiègle d'avion sur son coussin, fend fièrement toute la traversée du plateau. Dérisoire.
Tant vient la chute à l'homme, qu'à la fin elle lui sert.
Le même gars conclura le spectacle en voulant dire quelque chose au public sans jamais parvenir à cracher le morceau. Présence absolue, clarté empêchée; paradoxe d'une communication totale. Et c'est bien le moment le plus chaleureux.
Date de publication : 10/07/2002
Mots-clés : corps, commun, maîtrise
Inséré le : 11/07/2002 00:00
Thèmes : danse,