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Science de l'art, art de la science
Retour sur les Rencontres-i, à Grenoble
La quatrième édition des Rencontres-i Arts Sciences Entreprises, dont le rythme sera désormais biennal, vient de s'achever. Initiées par l'Hexagone de Meylan, elles ont proposé, durant douze jours, 86 rendez-vous dispersés dans l'agglomération grenobloise.
Le principe est de faire entendre la voix des Hommes tout en donnant des nouvelles des avancées de la science et de la technique. Placées sous le signe de L'Age du faire déclinées en Savoir Faire, Penser c'est faire et Faire son point de vue, ces rencontres permettent alors à chacun d'affûter son regard sur un monde toujours plus déroutant, toujours plus difficile à cerner, où la science et ses applications prennent de plus en plus de place. On se rend alors compte de sa propre incapacité – aussi regrettable que répandue – à distinguer les sciences de la technique. Cette manifestation, même si ce n'est pas le premier enjeu, permet alors de faire la différence. Sur ce territoire qu'on peut juger sans limites, ces rencontres se font alors miroir, loupe, microscope sur des technologies de pointe : visites croisées en entreprises avec le chorégraphe Frank II Louise qui, dans « Konnecting souls », illustre les possibilités de relations entre hip-hop et capteurs électroniques, ateliers autour des dernières innovations ou d'autres encore, dits de créativité - associés au CEA ou à Miniatec - qui s'emparent de la science pour mieux la détourner (Comment faire pour utiliser de vieux ordinateurs ?, Faire de la recherche. Comment le raconter ? ou Nano Juste O corps : maxi-sensations et mini dimensions) incitant le public à l'appréhender d'une manière différente. On se rend alors compte que les associations imprévisibles et le libre jeu de l'imagination ne sont pas moins déterminants en science que dans les arts. Même si ces univers se séparent irréductiblement dans le fait que les arts créent leur propre vérité, alors que les sciences sont censées dévoiler la vérité que recèle la nature. Certes, un physicien ou un biologiste ne dispose pas de la même liberté de choix qu'un artiste. Le cadre des axiomes, lois et théories et la contrainte tout aussi efficace des méthodes admises par les diverses sciences empêchent l'imagination de divaguer ou de s'envoler. Pour autant, les scientifiques ont un imaginaire et surtout, ils semblent se laisser facilement embarquer dans l'imaginaire de l'autre. Cela donne alors lieu à des cohabitations des plus heureuses marquées par l'humour et la poésie comme cette ballade nocturne dans la nature en compagnie d'une astrophysicienne et d'un comédien qui démontrent que « C'est pas parce qu'on voit rien qu'y a pas quelque chose ! » ou l'installation Les Invisibles, dans une station-service désaffectée au cœur de Grenoble, un inventaire à la fois onirique et ludique d'odeurs, de rayons x, de volutes de houblons, de banques de voix etc. qui nous met dans la position de sociologue du futur se penchant sur ce temps présent. On retiendra aussi la « Vie et mort des crêpes » de et avec Heiko Buchholz ou encore la « Conférence de l'Ambarrassadeur » jouée dans les salles du conseil municipal. Destiné à stimuler nos réflexions en matière d'aménagement du territoire, un petit bijou poétique, voire surréaliste, où Roland Schön fait des merveilles en ambassadeur de Platogne. Rappelons que cette création est la première production des Rencontres-i et de l'Atelier arts-sciences hébergé par le CEA. Les festivaliers étaient aussi invités à prendre de la hauteur avec Monstration car, pour goûter à cette étrange déambulation au milieu d'envoûtantes machines-outils conçues par l'inclassable artiste circassien Johann Le Guillerm, il fallait monter sur le site de la Bastille qui surplombe Grenoble et pénétrer sous les sombres voûtes de la casemate Lesdiguières. La masse des propositions pouvait effrayer. Quoi en faire ? Sinon en prendre acte et profiter, au mitan de ces journées, d'une sieste géante (sous-titrée l'art de ne rien faire), au cœur de la ville, où de jeunes comédiens venaient susurrer à l'oreille des « siesteurs » les mots des poètes. Une dimension ludique et de plaisir donc, constamment réaffirmée notamment avec des banquets, des goûters philosophiques où se posent moult interrogations auxquelles un malicieux philosophe tel Thierry Menissier se garde bien de répondre, laissant au public le soin d'élaborer ses propres réponses, de construire en somme le monde selon lui-même. On se réjouit alors d'observer qu'il y a autant, voire davantage de philosophies que de philosophes. Dans la même veine, mais sur le registre théâtral, « Qu'est-ce que penser ? » de et par Carly Wijs qui incarne une Hannah Arendt plus vraie que nature avec un sens de l'improvisation qui fait beaucoup penser au jeu de TG Stan, le sien joyeusement et diaboliquement inspiré sait donner chair à la pensée d'une femme majuscule.
Il n'est bien sûr pas anodin que ces rencontres se déroulent dans l'agglomération grenobloise où se concentrent laboratoires de recherche et entreprises autour des technologies les plus innovantes. Une concentration qui n'est pas sans alarmer une partie de la population, une peur sur laquelle ces rencontres ne font pas l'impasse en accueillant par exemple l'exposition InQuiétudes - « un mot marqueur de nos réactions face aux possibilités, ouvertes par les récentes découvertes en biologie, d'une interférence directe de l'homme sur l'univers du vivant» - conçue par la plasticienne brésilienne Regina Trinidad qui fait des éléments du vivant comme les protéines, ADN, cellules, matière expressive et source de réflexion. Et à nos yeux captifs, la biologie d'apparaître aussi comme une sorte d'archéologie des phénomènes naturels receleuse de poésie. C'est vrai que les avancées de la science inquiètent, que l'emprise du discours techno-scientifique sur tous les segments de la société n'est plus discutable et qu'il y a nécessité de regards distanciés. C'est pourquoi cette manifestation se veut aussi un lieu de réflexion avec des débats, des conférences animées par des penseurs comme Yves Michaud ou Bernard Stiegler. Certains agitent le spectre de l'aveuglément général et le cauchemar de la disparition du sujet allant jusqu'à parler des Rencontres-i comme d'une opération servant « à glamouriser les nécrotechnologies ». C'est faire bien peu de crédit à Antoine Conjard et à son équipe car, loin d'être un outil de crétinisation des masses, cette manifestation qui tente un rapprochement jusque là inédit est une façon d'œuvrer, l'air de rien, pour une science dont l'individu se porte garant, où une voix peut se faire encore entendre ; une science dirigée non par une impersonnelle conscience scientifique, mais par la conscience humaine. Donner aux sciences un visage humain - en les invitant sur le territoire de la vie sensible, celui des artistes, et inversement - non pour rendre éventuellement acceptable l'inacceptable mais pour que chacun soit moins effrayé par le monde qu'essayant de le comprendre ; le renvoyant ainsi à sa responsabilité de ne plus garder le silence sur ce qu'il voit. Une volonté affirmée d'emblée par la commande faite à Serge Valletti d'un texte pour inaugurer ces Rencontres. Avec lui, les nanotechnologies font leur entrée au théâtre avec un parfum de galéjade. Rien de calibré dans ce désopilant « Quelque chose » servi par l'inénarrable bateleur hâbleur Christian Mazzuchini. Grâce à ce duo de choc, le libre vent de l'absurde semble souffler sur ce continent en apparence menaçant, tant ce qu'on ignore produit toujours abondants fantasmes, entre émerveillement et effroi. Au terme de cette amusante parabole qui fait des étincelles, le spectateur ne réussit pas à percer la vérité de ces nanotechnologies mais il ne se fait plus l'effet d'un emmuré vivant dans le labyrinthe d'un inaccessible savoir. On retiendra, tout de même, que la science découpe des morceaux de plus en plus minuscules du continuum de la nature et que les conséquences apportent des nouveautés dont personne n'a encore idée. En guise de clôture, la Nuit des Etoiles, où la Compagnie des Musiques à Ouïr avec à sa tête Denis Charolles avait convié, outre Wajdi Mouawad à venir dire un texte qu'il avait écrit pour l'occasion, d'un singulier éclat poétique au beau milieu d'une galaxie sonore, on a aussi entendu ceux de deux astrophysiciens qui nous ont fait voyager loin. Avec cette nouvelle édition, les Rencontres-i ont trouvé leur vitesse de croisière, certes l'obscurité éclairée n'est pas la lumière et cela demande encore certains ajustements, mais l'entreprise est louable qui ancre le spectacle vivant dans la réalité d'un tissu local et encourage les sciences à œuvrer devant et pour les citoyens que nous sommes.
Nadine Epron
4ème édition des Rencontres-i à Grenoble
www.rencontres-i.eu
Nadine EPRON,
Publié le 2007-03-19
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : Festival interdisciplinaire,
Mot(s) Important(s) : science, rencontre, art vivant,
Artiste(s) : Nadine EPRON (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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