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Le nerf de l'identité


« Fées », de Ronan Chéneau, mise en scène de David Bobée



Au Théâtre de la Cité Internationale, jusqu'au 6 avril, le second volet d'une trilogie de la compagnie Rictus affirme la vigueur d'un théâtre à la fois textuel et transdisciplinaire.


Bonne nouvelle : un théâtre générationnel qui bouscule les codes de la création théâtrale contemporaine, arrive sur la scène parisienne - un théâtre qui naît tout armé, à la fois textuel et transdisciplinaire, dans un rapport original entre un metteur en scène et un auteur. Un rapport de quasi co-écriture.
David Bobée, Ronan Chéneau et les artistes de la compagnie Rictus, appartiennent à cette génération née dans les années 70, dans des sociétés qui, à la fois se font passer pour définitives, et se révèlent catastrophiques. « On a dit notre génération “apolitique”, précise David Bobée, comme si on avait voulu nous priver d'outils », mais « prendre sa place dans le monde est une question obsédante depuis l'adolescence ». La nationalité sur un passeport, un bulletin de vote ou une appartenance ethnique ou religieuse, ne compensent la sensation de vide lorsque travailler, c'est servir une économie de la privation de sens(1), détergente pour le monde symbolique. Pour David Bobée « Tous nos comportements hurlent le politique ». Consommer, s'habiller, manger, travailler, aimer, c'est faire de la politique. Mais quand un système ne reconnaît pas cet accent au quotidien, quand cela fait même partie de lui de le nier, il mutile quelque chose en chacun. Il engendre une vie collective inconsciente : de la souffrance pure. Voici, au cœur de la plaie, de la douleur contemporaine, où s'ouvre le théâtre de David Bobée et de Ronan Chéneau.

Fées qui est actuellement présenté au Théâtre de la Cité Internationale, est le second terme d'une trilogie débutée en 2001. La trilogie n'a pas été préméditée. C'est Res/Persona, solo qui évoque le sentiment d'écrasement d'une jeune femme de vingt-cinq ans, qui a appelé en 2003 une suite, Fées, générant elle-même Cannibales. Les pièces demeurent autonomes au sein de la série ; la continuité n'est pas narrative. David Bobée fait théâtre de son temps. « “Fées”, prévient-il, c'est un spectacle qui a été fait après le 21 avril, après l'arrivée au gouvernement de Raffarin qui a fait son discours inaugural au MEDEF, après les lois Sarkozy, après la remise en cause de l'intermittence du spectacle, dans ce climat d'extrême violence faite aux individus. »
Fées : un jeune homme (James Joint) retranché dans sa salle de bain, est poursuivi par deux fées ambivalentes et suaves (Fanny Catel-Chanet et Abigail Green), voire monstrueuses – l'une arborera un masque de Statue de la Liberté, puis, jouant avec sa chevelure trempée dans une baignoire, évoquera une Mélusine(2) au bain, sirène phallique. La scène est le cadre d'une prise de conscience paroxystique. Le garçon, parce qu'il n'a pas de place dans ce monde, bascule dans un autre réel, d'où l'Amérique semble, derrière ses ambassadrices femmes enfants, symboliser une mère toute-puissante, pourvoyeuse de sociétés sécuritaires... : un fantasme aussi. Des sociétés qui se prétendent rationnelles, dissimulent leurs archaïsmes, en accusant l'autre réel, propre au vécu intime, d'irrationnel et de féerique. C'est le nerf de l'identité qui est atteint, sous la forme d'une culpabilité existentielle. Cette salle de bain où les miroirs sont hantés de caméras de vidéosurveillance, n'est plus l'antichambre des désirs amoureux, mais celle d'une introspection torturante, dos au mur, où s'accuser de ne pas savoir et/ou pouvoir survivre, travailler, agir, ou être normal. D'ailleurs, « Pour quoi faire ? » (Fées, p. 45), puisque l'amour, le désir, l'amitié, la sensibilité poétique et esthétique, qui nous animent, sont disqualifiés ou minorés (des enfantillages ?) par le discours rationaliste. C'est dans cette logique de désorientation que le troisième terme de la trilogie, Cannibales, pièce de cirque-théâtre, met en scène un couple privé de sa nécessité à vivre, et qui s'immole par le feu. Dans un monde qui se pose fini, achevé, rempli, sans plus de place pour l'avenir, l'air se densifie à en devenir inflammable...
L'air comme milieu ambiant dans le théâtre de David Bobée est enchanté par des bains lumineux, extrêmes. Une couleur par pièce : le vert(3) pour Fées, couleur d'une rage intériorisée, d'une rage qui ronge vertigineusement. Une coloration de l'air que le travail du son accentue, entretenant des ambiances sonores intenses, tirés d'un univers post-rock, punk, et électro. Ce qui vibre ainsi, c'est l'espace vide comme empli ; c'est l'invisible du désir devenant visible, ou la profondeur des visualités, et la signifiance des choses superficielles. Si les scénographies « dures » que dessine David Bobée renvoient à l'hyperréalisme – un salon minimaliste avec clic-clac dans Res/Persona, une salle de bain hygiénique dans Fées et la chambre Ikea d'un loft dans Cannibales -, elles sont aussi des mises en jeu de surfaces. Murs, sols, pans, peaux, qui accrochent la lumière, ou reçoivent des projections vidéo. Entre lesquels les objets ressortent plus étranges, comme cernés, interrogés, doués d'ombres démesurées. De même, les vidéos déforment les distances, pour ramener au premier plan le petit, le fragile, le visage. Les gradins bi-frontaux dans Fées creusent cette logique d'un écartement ou au contraire d'un rapprochement, c'est-à-dire d'un assouplissement des regards qui peuvent se désolidariser de leurs fixations, et ici des affects intenses dont par ailleurs la scène est l'enjeu. David Bobée conçoit bien ses plateaux comme des installations plastiques, qui invitent à la mobilité et à la singularisation du regard.
L'écriture de Ronan Chéneau est en ce sens décisive. Même si sa main est aussi celle d'un DJ qui sample et mixte des emprunts, des citations, des bribes de toutes sortes de registres (publicitaires, journalistiques, intimes, politiques... ) captés ici ou là, prélevés, et si possibles mineurs, suivant une rythmique précise, le langage, pour Ronan Chéneau, est une matière plastique. Il expose du langage contemporain, en écart au sens et à la sonorité, d'une manière qui rend sensible le silence paradoxal à sa prolifération : celui de désolations qui se murent face au désastre, dont celui du langage instrumentalisé à tout va ; celui dans Fées d'un jeune homme qui monologue sans mots à lui... De tels textes sont « jetables » selon Ronan Chéneau, qui désacralise sa fonction : il n'est pas l'auteur d'un texte, d'un titre, mais d'une série plurielle et générative : ceux rassemblés sous le titre de Fées ne seront pas dits en entier, et d'autres seront ajoutés(4) pour les représentations de la Cité Internationale. Le recueil publié accompagne la représentation comme un programme (poétique) d'une manière qui redonne au texte une place propre à la lecture. Il n'est plus un pré-texte au théâtre, mais un ouvrage à part entière. Ces textes ne fondent pas de personnages. Les interprètes les disent, comme ces discours de l'inconscient collectif qui nous traversent. Il y a une coalescence entre leur statut en scène et leur situation dans l'existence. Cette prise de parole troublante, ce n'est pas « du théâtre » au sens d'une comédie...
S'il n'était que cela, ce théâtre en apparence spectaculaire marcherait dans les traces de Rodrigo Garcia. Même énergie, même constat politique quasi tragique, transdisciplinarité et recours à l'installation plastique s'y retrouvent. Mais quand Rodrigo Garcia développe une esthétique du chaos et du choc, David Bobée est passionné par la nécessité de s'approcher le plus délicatement de ces zones traumatiques de l'identité pour les tirer de l'anesthésie. Ce sont selon lui des « spectacles violentés, plus que violents ». Le ton noir de ces pièces parle d'une déploration à l'égard du monde. Mais elles sont aussi dans l'énergie d'un devenir : elles proposent d'entrer dans des rapports critiques, elles nous font faire des deuils – dont celui de l'ego (consommateur, sublime, tout-puissant). Elles nous suggèrent d'autres concepts d'organisation du collectif. Le rapport ludique, nonchalant presque, des interprètes à la scène, comme le rapport scène/salle, partent d'une même pensée de l'adresse à l'autre. David Bobée défend une pensée des proportions, de la limite, des écarts, comme l'une des images prises en webcam de Fées le suggère : le jeune homme promène des petits animaux de plastique sur sa peau, puis des humains, puis des chars, une fusée... La peau, frontière, organe du toucher... La question ce serait d'établir un contact intime, réel, avec le réel...

Mari-Mai Corbel.

1. D'après un titre de Bernard Noël, éd. barre parallèle, 2006.
2. Voir Mélusine, de Jean Markale, Albin Michel Poche, étude des mythes de la femme androgyne...
3. Bleu de Res/Persona et Blanc glacé de Cannibales.
4. David Bobée lui a demandé d'intégrer des discours récents de Sarkozy.


Fées, de Ronan Chéneau, ms. David Bobée, au Théâtre de la Cité Internationale à Paris, jusqu'au 6 avril 2007
Tèl. 01 43 13 50 50
www.theatredelacite.com
A L'Hippodrome / Scène Nationale de Douai, les 17 et 18 mai.

Cannibales, à L'Hippodrome / Scène Nationale de Douai, du 2 au 4 mai 2007.
Tèl. 03 27 99 66 66
www.hippodromedouai.com




Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2007-03-19

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre-texte, transdisciplines,
Mot(s) Important(s) : générationnel, politique, transdiscipline,
Artiste(s) : David BOBÉE (Metteur en scène), Ronan CHENEAU (auteur), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre de la Cité internationale Paris 75014 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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