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Discreet music


Portrait du musicien Arthur Russell



Exhumée au fil d'un patient travail de réédition, l'œuvre de cet artiste anti-warholien par excellence, emporté par le sida en 1992, s'impose comme l'une des plus singulières de la musique américaine.


Discreet music
Portrait du musicien Arthur Russell

Exhumée au fil d'un patient travail de réédition, l'œuvre de cet artiste anti-warholien par excellence, emporté par le sida en 1992, s'impose comme l'une des plus singulières de la musique américaine.

Biographie :
Compositeur, violoncelliste et chanteur américain culte, Arthur Russell est né en 1951 à Oskaloosa, dans l'Iowa. Après un passage par San Francisco, il débarque en 1973 à New York, où il étudie à la Manhattan School Music. Gravitant un temps dans l'orbite de la new music, il s'intéressera très vite au disco et à la pop, enregistrant une œuvre inclassable, aussi volumineuse que mal documentée. Il meurt du sida en 1992, à l'âge de 40 ans. Il est, aux côtés de Moondog et de Robert Wyatt, l'un des authentiques francs-tireurs de la musique moderne. Longtemps introuvables, Tower of Meaning (1983) et Instrumentals (1984) ont été réunis cette année sur le volume First Thought, Best Thought, tandis que World of Echo (1986) a fait l'objet d'une luxueuse réédition il y a deux ans par le même label, Audika Records.


Longtemps, on a tout ignoré d'Arthur Russell, y compris ce à quoi il pouvait bien ressembler. Non pas que le visage d'un homme puisse nous en dire beaucoup plus sur son art que ses œuvres – encore aurait-il fallu pour s'en persuader qu'elles fussent disponibles. Mais dans le contexte de la pop music, si indissociablement liée à l'image de ses vedettes, pareille absence ne pouvait finir que par être remarquée. Mêmes les musiciens les plus discrets ont une silhouette reconnaissable, qu'il s'agisse de Leonard Cohen ou de Tom Verlaine. Pas Arthur Russell. Jusqu'à la récente reparution de ses travaux, encouragée par le regain d'intérêt pour les années 1980, il était cette présence quasi spectrale qui hantait les marges de la pop music, plus insaisissable encore que les fantômes de Nick Drake ou de Syd Barrett. Contrairement à eux toutefois, dont les œuvres complètes tiennent en une poignée de disques, il laisse derrière lui une prodigieuse somme musicale, dont la majorité reste encore à redécouvrir. Toutes sauf secondaires, les rééditions mises sur le marché depuis 2004 ne cessent d'enrichir une œuvre posthume en devenir.
Un homme seul s'est courageusement mis à l'ouvrage, le New-Yorkais Steve Knutson, qui reçoit dans les bureaux exigus de son label Audika Records, situés aux abords de Central Park: « J'ai entendu pour la première fois la musique d'Arthur Russell en 1985. Son ami, le DJ Walter Gibbons, m'avait donné un maxi du titre School Bell/Treehouse, qu'il avait remixé pour lui. Ce morceau fait partie de ceux qui ont changé ma vie à jamais et j'ai commencé à rechercher tout ce qui était disponible d'Arthur. Lorsque le label de hip-hop Tommy Boy, pour lequel je travaillais alors, a fermé ses portes, je me suis retrouvé sans emploi, mais avec un peu d'argent. J'ai décidé de monter une structure indépendante, qui refléterait mes goûts musicaux personnels. Arthur était évidemment en tête de ma liste. Je suis donc entré en contact avec Tom Lee, l'ex-compagnon d'Arthur et détenteur des droits sur sa musique, qui m'a accordé sa confiance et m'a chargé de m'occuper de la réédition de ses œuvres. » Vaste chantier, à en juger par les polaroïds que nous tend Knutson, et qui attestent de centaines de bandes et de cassettes (plus d'un millier au total, nous précise-t-il) soigneusement entreposées dans un garde-meuble de Manhattan. Un des aspects les plus fastidieux de son travail consiste à écouter, et réécouter sans cesse, ces enregistrements, pour déterminer ceux qui mériteront vraiment d'être rendus publics. Outre une conservation parfois médiocre, nombre d'entre eux sont inachevés. D'une insatisfaction chronique, Russell jetait volontiers aux oubliettes les morceaux auxquels il travaillait encore la veille ou qui avaient le malheur de plaire à ses proches. Il a ainsi laissé à l'état d'ébauches des musiques qui constituent aujourd'hui un work in progress d'une rare diversité. Mais d'autres pièces, notamment orchestrales, pourraient parfaitement faire l'objet d'une republication. L'un des projets d'Ernie Brooks, un de ses anciens collaborateurs, serait d'ailleurs d'exploiter ce répertoire avec un groupe spécialement formé pour l'occasion : « J'ai toujours trouvé les titres disco d'Arthur moins bons que ses autres chansons et que ses instrumentaux. Le volume First Thought, Best Thought est excellent, mais ne représente qu'une fraction de ce qui est disponible. Il existe de quoi enregistrer potentiellement des journées entières de musiques. »
Mais qui donc se cachait derrière cette œuvre monumentale ? Si, à en croire le DJ Daniel Wang, « Arthur Russell doit être compris comme le produit des forces qui étaient présentes dans sa vie », il est loisible de s'interroger sur ce qu'a pu être celle-ci. Russell est né en 1951 à Oskaloosa, dans l'Iowa, un des états de ce Midwest américain où les champs de maïs semblent s'étendre à perte de vue. Il affirmera très tôt sa différence en imposant son deuxième prénom, Arthur, à la place du premier (Charles). Ses parents se souviennent de leur fils comme d'un enfant éveillé, « épris d'astronomie et fasciné par les aquariums ». Lecteur boulimique, il s'intéresse aussi à la musique et choisit le violoncelle, dont sa mère jouait également, après avoir tâté du piano. Adolescent, Russell commence à se sentir à l'étroit dans cet environnement provincial, malgré l'ouverture d'esprit de son milieu familial. Après avoir peaufiné sa formation classique à Drake University, à Des Moines, la capitale de l'Etat, il part pour San Francisco au début des années 1970. Il y suivra notamment l'enseignement d'Ali Akbar Khan, génie de la musique hindoustani, et rejoindra les rangs d'une communauté bouddhiste. Il ne reviendra plus à Oskaloosa. C'est sur la côte Ouest qu'il fera la connaissance d'Allen Ginsberg, qui l'invitera à l'accompagner dans le cadre de ses lectures de poésies. C'est le même Ginsberg qui l'hébergera à son arrivée en 1973 à New York, avant de lui trouver un appartement mitoyen privé de téléphone et d'électricité, sur East 12th Street. Le poète lui fait tirer une rallonge pour qu'il puisse y brancher son matériel d'enregistrement. Même après sa rencontre avec Tom Lee, Chuck et Emily Russell continueront de subvenir aux besoins financiers de leur fils : « Il était tellement absorbé par sa musique qu'il n'avait pas le temps de travailler à côté », confie Chuck au téléphone. « Arthur incarnait à mes yeux une sorte de vision romantique de la vie d'artiste, que j'avais idéalisée lorsque j'étais en fac, se souvient Tom Lee. Mais j'ai assez rapidement compris que je n'avais pas la confiance ni le talent nécessaires pour poursuivre un tel mode de vie sans me soucier du lendemain. Arthur, lui, faisait toujours les choses, quoi qu'il arrive. » C'est à New York, et à New York seulement, qu'il imaginera cette œuvre protéiforme, fruit de ses nombreuses rencontres musicales, mais qui ne cessera jamais de se ressourcer dans les souvenirs éblouis des paysages et des ciels de son enfance.


Publié le 2006-12-18

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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