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Qui donc prend le risque de la culture ?
Par Bruno Tackels
L'écriture d'une véritable nouvelle page de l'histoire culturelle de notre pays en passe nécessairement par un engagement fort, et pas seulement politique, mais pratique.
La revue Mouvement traverse cette période électorale d'une bien étrange manière. Résumons. Après avoir largement relayé le travail artistique tel qu'il s'invente et dialogue sur les différents territoires de l'art, après avoir prix des positions politiques pour le moins engagées en faveur de meilleures conditions de l'exercice de ce travail (budget à doubler, intermittence, crise du TGP), après avoir publié quatre volumes de « Culture publique » qui empoignaient à bras le corps les questions de l'héritage de notre politique culture, droit d'inventaire compris, en essayant (déjà) de dégager l'horizon de son avenir. Après tous ces combats (et dix ans de présence miraculeuse dans un champ éditorial sinistré), après tant d'énergies mises à défendre la nécessité d'une culture forte et généreuse, force est de constater la panne. La crise, le grippage généralisé d'une machine qui tourne, mais à vide.
L'un des symptômes les plus aveuglants de cette panne est incontestablement le ralliement à François Bayrou de Jean-Marc Adolphe, fondateur de la revue et co-rédacteur en chef de Mouvement. « L'immense » mérite de ce ralliement à François Bayrou, en cette période électorale, aura au moins été de nous pousser à répondre et réagir à ce qui n'est qu'une prise de position personnelle, citoyenne, qui n'engage en rien la revue Mouvement elle-même. Il faut le redire explicitement, puisque ce n'est visiblement pas de cette manière qu'à été lu le texte publié par Jean-Marc Adolphe dans cette même newsletter, il y a un mois. Et remarquer au passage que ce texte n'a sans doute pas été vraiment lu, mais qu'avant même d'être lu il a été commenté par cette profession culturelle en panne. Il fait délirer, il rend bête, souvent haineux, et en même temps il oblige à dire les choses, à ne plus éluder... Et ces commentaires (souvent agressifs, voire cyniques, au mieux mal à l'aise, au pire nihilistes et en fait incroyablement auto-destructeurs) témoignent précisément de cette panne..., la révèlent de la plus implacable manière.
Certes, une telle décision, de prime abord, ne peut apparaître que comme essentiellement incompréhensible. Et pourtant il faudra bien tenter de la comprendre. Ma première hypothèse est qu'elle relève davantage d'un symptôme que d'une décision totalement maîtrisée. Une façon d'expurger une crise gravement destructrice qui gangrène les « professions intellectuelles », une façon de nommer une inquiétante désorientation des acteurs de la culture — désorientation qui peut se lire aussi chez ceux qui animent nos colonnes, à Mouvement.
Cette crise gravement destructrice de la Culture comporte deux niveaux, celui des décideurs et celui des acteurs de terrain. Les Décideurs se taisent et les acteurs s'épuisent. Mais les uns et les autres perdent confiance en la force émancipatrice de la Culture (ou la refusent, voire la redoutent – pour certains...). Ce constat, nous le faisons, les uns et les autres, sans bien savoir comment le « traiter », dans tous les sens de ce terme. Et quoi qu'on en pense, il faut bien reconnaître que François Bayrou est le premier homme politique d'envergure à avoir brisé ce silence (hautement) politique sur les enjeux culturels. Et que depuis plusieurs années, il est le seul homme politique d'envergure nationale à avoir pris des positions fermes, en particulier lors de la crise des intermittents. Et depuis le début de cette campagne électorale, quoi qu'on dise, il est en le premier, au moins chronologiquement, à avoir remis la culture au cœur du débat, au cœur du programme, au cœur de l'horizon politique à venir. La journée organisée au Sénat le démontre, incontestablement.
Donc Bayrou ramène la culture dans la politique. Oui, mais quelle politique ? C'est là que le bât blesse. Car au fond ce qu'il rendrait possible — et sans doute avec un Ministre de grande qualité, reconnu par l'ensemble des milieux culturels, le scénario est très probable —, ce que Bayrou au pouvoir rendrait possible ne serait pas différent de la situation d'un Malraux ouvrant (et protégeant) l'ère vilarienne du Théâtre populaire. Or, que penser de cette période, sinon qu'elle fut, derrière un masque de réussite, un terrible champ de défaites, comme le reconnaît Vilar dans une lettre bouleversante (voir à la fin de ce texte).
Je pense que nous devons tenter d'ouvrir une ère nouvelle, et de faire éclater ce dispositif d'asservissement de la culture à des fins politiques. Et si l'on suit Vilar quand il dit que la culture doit gagner la bataille dans tous les secteurs, à commencer par celui, décisif, de l'éducation, on ouvre une perspective politique parfaitement inédite, osons le mot, révolutionnaire. Mais ce n'est plus la culture qui change le monde, comme l'ont cru et défendu pendant cinquante ans les militants culturels de la première décentralisation — c'est le monde qui doit changer sa propre culture. C'est parce qu'il s'est contenté de mettre en œuvre la première hypothèse que Vilar a, paradoxalement, échoué — comme il l'écrit à Malraux dans une lettre bouleversante, quelques jours avant sa mort.... Il prône, à l'avenir de renverser cette défaite en mettant en route la seconde hypothèse : une société qui change de bout en bout sa propre culture. Et c'est là que le mythe Bayrou commence à se fendiller...
Pourquoi ? Parce que l'écriture d'une véritable nouvelle page de l'histoire culturelle de notre pays en passe nécessairement par un engagement fort, et pas seulement politique, mais pratique. Mouvement a été dans les premières voix s'élevant pour dire, dès que le paysage a commencé à se déliter, dans les années 90, que la culture avait besoin d'un réel budget, doublé, pour assumer les nouveaux enjeux qui l'attendent. La plupart de ceux qui nous avaient ri au nez (la plupart), sont les mêmes qui se plaignent du PS-qui-décidément-ne-fait-rien,-et-Ségolène-crois-qu'elle-peut-y-arriver ? Mais il ne faut pas se raconter d'histoire : Bayrou n'augmentera aucun budget sensible, et certainement pas celui de la culture. Il en fait même sa fierté électorale ! Mais alors, que peut être une ligne politique, aussi affirmée soit-elle, si elle s'applique à moyens constants, donc sans aucune réelle possibilité de réponses et de mesures nouvelles ?
Mais derrière le manque d'argent, il y a plus grave, et cela Bayrou le traitera moins encore, il y a l'absence de véritable projet d'avenir. Bien sûr, Bayrou a une longueur d'avance, notamment lorsqu'il affirme qu'il va traiter les deux talons d'Achille que sont le statut des intermittents et les droits d'auteurs relèvent que personne n'a voulu affronter jusqu'ici. Mais cela n'est pas encore l'invention d'une politique.
Pour que celle-ci se lève enfin, il faudrait pouvoir parler de questions simples, massives :
Si les gens défavorisés ne vont pas vers la culture, comment les y emmener ? Et pourquoi le prix de la culture n'est-il pas unique ?
Si la décentralisation est faite sur les lignes TGV, pourquoi ne pas faire celle qui sépare les centre-villes des banlieues ?
S'il y a trop de compagnies villes pour le réseau actuel, et si la culture n'est pas développée hors les grandes, pourquoi ne pas inventer ce nouveau réseau hors les villes ?
Si les salles actuelles ne peuvent accueillir toutes les œuvres qui sont produites, alors pourquoi ne pas dire : il y a trop peu de salles (et non : il y a trop de compagnies...) ?
Si l'Unedic est devenu un organisme de subventionnement déguisé, pourquoi ne pas autonomiser vraiment les artistes, en leur donnant un véritable statut, toutes disciplines confondues (arts vivants, plastiques, audiovisuels, littéraires), pour exercer leur métier ?
Si les artistes n'ont plus de véritable autonomie (comme le montre violemment l'actuelle tutelle des cohortes de médiateurs qui régentent leur monde), n'est-ce pas tout simplement parce qu'ils n'ont plus de toit ? De lieux pour s'assembler, veiller, rêver ensemble ? Pourquoi ne pas leur offrir des « Maisons de théâtre », par centaines, partout sur le territoire ?
Et si les artistes se sont coupés du monde (dit-on, entend-t-on de plus en plus), n'est-ce pas justement parce qu'ils ont perdu toute possibilité d'enracinement réel ?
Si l'Europe existe dans la culture, bien avant que de trouver une vraie forme politique, pourquoi ne pas poser que ce statut de l'artiste, cette manière de rendre possible l'exercice de son travail, doit se penser à l'échelle de toute l'Europe ?
Si la télévision est un service public, comment peut-elle accepter de se laisser dicter toute sa conduite par les lois publicitaires du marché ?
Et, last but not least, si le budget du Ministère reste « sanctuarisé », c'est-à-dire au fond gelé et mis à mort (interdit de nouveaux espoirs et essors d'importance), alors comment penser et inventer d'autres modes de financements ? Par les régions ? Par une fiscalité repensée ? Par de nouvelles taxes ? Par un pourcentage culturel engagé par tous les autres Ministères.
A l'évidence, les chantiers à ouvrir sont simples, et pourtant encore à peine audibles aujourd'hui... Ni par les hommes politiques, ni par les artistes eux-mêmes. Les uns et les autres se laissent neutralisés par une sorte de méfiance désenchantée réciproque. Mais ce qui est sûr, c'est que dans une logique de service public, l'impulsion doit venir de l'Etat (même s'il s'agit de décentraliser, paradoxalement), et nous ne pouvons que méditer, entre stupéfaction et admiration, colère et espoir, ce constat terrible que Vilar faisait en pleine crise de juillet 68, répondant aux « enragés » qui lui reprochait son réformisme renégat : « Changez la société, et je vous ferez un autre théâtre. » Et pas l'inverse. Même si l'inverse avait été longtemps au cœur de la croyance vilarienne...
Cela fait beaucoup à la fois. Faire le deuil, refaire de la politique, remettre les professions intellectuelles au travail (collectivement — si tant est qu'elles n'aient jamais vraiment œuvré collectivement...). Est-ce possible, les conditions sont-elles réunies ? Ou faudra-t-il que nous vivions bien pire pour nous ressaisir ? Ou bien devons-nous dénicher le Nicolas Hulot de la Culture, pour que nos candidats fasse la queue, et signe un contrat formel qui n'engage que lui-même ?
Les sirènes de François Bayrou ont pour mérite cruel de faire apparaître l'assourdissant silence de la gauche sur un terrain qu'elle croit « acquis », « préempté », « captif » (d'où les grognements dans le « marigot culturel », face au choix de Jean-Marc Adolphe). Aveuglement d'un appareil qui n'a que fort peu de liens avec le « terrain culturel », dans sa dimension concrète et diverse, comme si avec lui il n ‘était pas nécessaire d'être « participatif »...
Ce qui importe maintenant, c'est bien de sortir de la plainte, et de réaliser à quel point le refrain « On ne parle pas de culture dans cette campagne » est infondé. On en parle sans cesse en réalité. La seule question est maintenant de rendre ces paroles audibles, et qu'elles trouvent le bon porte-voix, puis une réelle mise en œuvres. Ce n'est pas gagné, mais il reste encore quelques semaines...
Bruno Tackels
(19 mars 2007)
Lettre de Jean Vilar à André Malraux
“Cher André Malraux,
[...] Et tout d'abord que je vous dise qu'il est bien agréable de vous retrouver. Et de vous retrouver, ceci sans malice aucune, éloigné des responsabilités du pouvoir, du pouvoir politique s'entend. J'ai toujours pensé (suis-je le seul ?), que de Gaulle en vous proposant les Affaires Culturelles, ignorait, oui, oui, ignorait que, dans les circonstances du moment, il ne vous offrait que du vent. Dans cette bonne et grasse société à intérêt, de Guizot à Pinay et à Pompidou, les ‘Affaires' (quel mot !) culturelles, ça n'a pas existé, ça n'existe pas et ça n'existera jamais.
Ce qui ne veut pas dire que votre venue aux affaires n'ait pas été significative et, en tel secteur, efficace. Simplement, on eut préféré voir le pouvoir créateur, vous, dans un autre secteur, plus consistant, plus exigeant, celui de l'éducation nationale par exemple. Quand j'ai rencontré le Général, en mars 1968 – ceci grâce à votre intervention, n'est-ce pas – j'ai été comme stupéfait, non pas seulement par ce sentiment de solitude qui émanait de sa personne, mais aussi par la distance qui existait entre ce solitaire affable et d'une extrême courtoisie naturelle et les putasseries criminelles de cette société bonne bourgeoise qu'il a sauvée. - Qu'on ne sauvera pas toujours, dieu merci. Quand je suis sorti du bureau du Général, j'ai compris beaucoup de choses. Certes, j'ai poursuivi l'étude et la rédaction de mon rapport sur l'opéra, mais j'en ai bien alors et désormais la vanité. La puérilité. J'ai bien compris que l'épaisseur sociale empêcherait tout mouvement, toute réforme profonde, disons toute révolution artistique.
Le discours du 30 mai — qui est un indigne mensonge politique, Malraux, qui est un très vulgaire discours électoral, ô mon auteur de La Condition humaine — n'a pas confirmé, mais consacré, rendu à mes yeux “historique” cet état de faits. Cette société est triste et sans esprit parce que l'on ne lui donne qu'à penser “fric”. [...]
André Malraux, au cours de la seconde station dans le jardin, entre le cèdre de Chypre et le svelte conifère du Japon, je ne suis pas parvenu — la tâche était assez délicate, vu l'homme à la fois souriant et armé que j'interrogeais — à boucler ma question. Vous m'avez arrêté en effet et par une certaine violence de propos et de ton. [...]
Bref, voici la question :
“Vous avez vécu pendant plus de dix ans au sein même des affaires politiques, à la droite du chef de l'Etat. Êtes-vous prêt à exposer publiquement, c'est-à-dire ici même, devant le témoin qu'est la caméra, la difficulté extrême (l'impossibilité) de concilier durablement liberté de création et pouvoir politique sous quelque régime politique que ce soit ?”
Certes, la dictature du prolétariat ou plus exactement l'administration socialiste doit s'effacer devant la création artistique comme doit être supprimé dans une société bourgeoise et française le contrôle des ministres, des administratifs et des maires, etc, à l'égard de cette même création. Mais est-ce concevable ? Votre opinion ?
Avec mes bons sentiments de retraités,
Jean Vilar.” »
Bruno TACKELS,
Publié le 2007-03-19
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : édito
Thème(s) : politique culturelle, elections présidentielles,
Mot(s) Important(s) : action culturelle, débat, élections, projet, révolution,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Jean Vilar (auteur), François BAYROU (politique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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