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Ni Dieu ni Maître Portrait de Michel Schweizer




Bras d'honneur aux mondanités spectaculaires... Le chorégraphe Michel Schweizer endosse une nouvelle fois son rôle de manager et évacue la danse du plateau pour y mettre des chiens.


Biographies : Michel Schweizer a créé Scan (2003), Kings (2000) et Bleib (2006), qui détournent l'esthétique du marketing et mettent le spectateur dans une position critique vis-à-vis de la société marchande. Dany-Robert Dufour est philosophe, spécialiste de la postmodernité. Il a publié On achève bien les hommes (Denoël, collection « Médiations »), réflexion sur l'existence de Dieu, ainsi que L'Art de réduire les têtes. Jean-Pierre Lebrun est psychiatre et psychanalyste. Il s'intéresse aux conséquences de l'organisation sociale sur le psychisme. Il est l'auteur d'Un monde sans limite, essai pour une clinique psychanalytique du social (Erès) et de L'Homme sans gravité. Entretiens avec Charles Melman (Denoël).
Après Kings et Scan, Michel Schweizer propose Bleib – une injonction signifiant « Pas bouger ! » dans le dressage canin. Sur le plateau, le philosophe Dany-Robert Dufour et le psychiatre Jean-Pierre Lebrun sont entourés d'un danseur, d'un « non-acteur », de six maîtres-chiens et de leurs bergers malinois. Entre un court moment de danse, une parade canine ou une attaque en règle, les deux penseurs dissertent sur les « servitudes de l'homme libéré » : Dieu, son remplacement par le Capital, l'égalitarisme social, la Ritaline ou le mariage homosexuel. Mais la véritable question est : « Si l'Homme a tué Dieu, quel est son nouveau maître ? » Dans On achève bien les hommes, Dany-Robert Dufour avait fourni une explication au besoin humain d'avoir un maître. L'humain est un néotène, c'est-à-dire un être prématuré qui reproduit dans l'espèce ses caractères juvéniles. Pour survivre, il aurait développé des techniques et construit une seconde nature : la culture. Mais pour organiser la cohésion de sa communauté, il se serait inventé un mâle dominant : Dieu. Schweizer, reprenant Dufour, explore le parallèle entre l'Homo sapiens et le chien, qui est lui-même un néotène descendant du loup. Si l'Homme est le maître du chien, qui est le maître de l'Homme... ?
La fascination du chorégraphe pour cet animal n'est pas nouvelle. Dans Scan, le danseur Ben Benaouisse était costumé en chien et expliquait avoir travaillé pour Alain Platel – beaucoup plus intelligent et plus respectueux de ses interprètes que Schweizer – avant de s'interroger sur le sens de la proposition : « Un Arabe dans un costume de chien, c'est une métaphore ? ! » Idem pour Kings, où avant que le spectacle ne commence, un chien et son maître font leurs tours de garde autour du théâtre, scandalisant les spectateurs sur le devenir sécuritaire du pays. Le chien est un motif récurrent, parfois une parabole, qui questionne de manière critique la société contemporaine.
Mais c'est aussi le domaine du spectacle que Schweizer épingle systématiquement par ses dispositifs. « Bleib ! Pas bouger ! » peut s'entendre comme un mot d'ordre qui ironise sur la passivité du spectateur. Il est fasciné par les capacités stratégiques, créatives et manipulatoires qui s'opèrent dans le marketing. Il les détourne, invente des slogans (« Nature du manque », « Corps sain, esprit conforme », « Prospérité, sécurité, partenariat ») et crée des dispositifs qui sollicitent la participation du public-consommateur. S'il use de ces méthodes, c'est pour rappeler que la culture est un business, et pour obliger le spectateur à avoir un point de vue.
Les spectacles de Michel Schweizer sont des expériences. Parfois, selon les soirs, elles peuvent ne pas fonctionner. C'est pour cela qu'elles méritent plus que d'autres l'étiquette « Spectacle vivant ». Car au-delà du contenu et de l'aspect formel, le vrai pari de Bleib est de créer une communauté éphémère avec des personnes qui n'ont a priori aucun intérêt à se réunir. Qu'est-ce qui fait tenir ensemble, sur une scène de théâtre, des professionnels du canin, des penseurs et un homme socialement marginalisé par ses conditions financières ? Quelle est la nature de cet encadrement symbolique ? Tout y est fragile, l'accident probable. C'est un pied de nez au divertissement formaté, avec ses normes de sécurités et ses interprètes cabotins. Bleib soulève des questions car ces singularités qui se retrouvent sur scène évoquent les défaillances libérales – qu'elles proviennent de Friedrich Lauterbach, Gérard Gourdot ou bien d'Andrej Skrha, l'ancien légionnaire slovaque. Le seul professionnel du spectacle est un danseur dont le t-shirt porte la mention : « Leurre ». D'ailleurs, la danse, qui n'est pas présente ici, ne justifierait-elle pas par son absence même les subventions qu'on lui octroie ? Les ambiguïtés de Schweizer sont vertigineuses, et politiques.
Thomas Ferrand

Entretien avec Dany-Robert Dufour et Jean-Pierre Lebrun / Michel Schweizer vous a convoqués dans son spectacle parce que vous vous intéressez à la question de la transformation du sujet dans nos sociétés... A quoi cela correspond-t-il dans vos domaines respectifs ?
Jean-Pierre Lebrun : « Je constate dans mon travail des choses qui ne vont pas de soi et qui s'imposent à beaucoup de mes confrères. Elles sont liées à une modification du sujet ou à des sensibilités différentes qui sont en rapport avec des changements de société. Je pense que l'organisation “normale” de la subjectivité ne se fait plus de la même façon. La stabilité du discours social ne nous permettait pas auparavant de réaliser que le sujet était tributaire de la société dans laquelle il se construit. Un sujet se construit à partir de son histoire propre et des capacités d'humanisation inscrites génétiquement, mais le discours social a aussi une grande incidence, via notamment l'éducation. J'essaie de comprendre ces incidences et de déplacer l'axe habituel de la psychanalyse pour prendre en compte la façon dont le discours social interfère sur la constitution du sujet. Par exemple, on a identifié il y a une vingtaine d'années que certains parents ne savent plus dire “non” à leurs enfants, ce qui peut avoir des incidences très importantes. On remarque aussi aujourd'hui une très forte augmentation des addictions. Tous ces changements cliniques aboutissent à l'augmentation du psycho-médico-social.
Dany-Robert Dufour : « De mon côté, je suis parti de l'hypothèse d'une mutation historique que l'on nomme “postmodernité”, et qui signifie l'épuisement des grands récits. Je pense que les arts enregistrent certains changements contemporains, les pré-voit, et font partie d'une clinique sociale. Beckett était l'un des premiers à avoir noté la fin des grands récits qui organisent les grandes économies humaines. En attendant Godot annonce que nous ne serons plus sauvés. Cela constitue une mutation anthropologique considérable. Dans la modernité et les périodes pré-modernes, nous pouvions être sauvés par une figure centrale qui soutenait l'ensemble. Dans l'Antiquité grecque, c'est la fusis, la nature avec ses dieux multiples. Le sujet est déchiré parce qu'il ne sait pas ce que l'Autre lui veut. C'est pourquoi il faut l'interroger et pratiquer la divination. Ce qui donne des configurations complexes, comme le cas d'Œdipe, où lorsque l'on fuit l'oracle, on le réalise. C'est la condition tragique. Ensuite apparaît une nouvelle figure avec les monothéismes, où Dieu est devenu transcendant et infiniment loin des hommes. La question est alors de savoir quels rapports je peux entretenir avec ce Dieu qui pilote mon existence. Augustin nous donne la réponse : il y a une voix en moi qui parle et qui est celle de Dieu. C'est la première apparition de la notion de personne. Et après Dieu, le roi, qui se réclame de droits divins. Mais il est descendu sur terre et on commence à négocier avec lui, ce qui détermine de nouvelles formes politiques : l'absolutisme et la démocratie parlementaire. A la Révolution française, le Peuple devient un nouveau Grand Sujet. Il s'organise avec le régime républicain au sein duquel s'édifie une série de temples marqués par la proposition “Liberté, égalité, fraternité”. C'est la devise par laquelle ce souverain abstrait règne. Puis, au XXe siècle, deux nouvelles occurrences apparaissent : le prolétariat et la race. Comme le prolétariat n'existe pas, il faut que quelqu'un parle à sa place : ce sera le stalinisme et ses dérives. Quant à la race, si vous n'en êtes pas, il faut vous exterminer : c'est le nazisme. A la fin de cette période historique, il n'y a plus de Grand Sujet qui permette à l'individu de se construire. C'est ce qui caractérise la postmodernité. Le sujet est dans une situation absolument nouvelle : il doit se fonder tout seul sans en passer par un tiers. Toutes les grandes économies humaines en sont affectées : l'économie psychique, mais aussi l'économie marchande, qui est passée d'un modèle keynésien à un modèle libéral mettant en avant un sujet qui ne peut fonctionner qu'à partir de ses intérêts propres et égoïstes ; l'économie symbolique, parce qu'on ne fonctionne plus dans un rapport à un tiers mais dans un rapport immédiat à l'Autre ; et l'économie sémiotique, parce qu'il se pourrait que nos façons de dire et de raconter ne soient plus les mêmes, et qu'avec l'absence de grand sujet, on en vient à raconter ses petits exploits personnels, comme on peut le constater dans la littérature contemporaine.


Thomas FERRAND,
Publié le 2006-12-18

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait
Thème(s) : esthétique, spectacle vivant, danse contemporaine, société,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Michel SCHWEIZER (chorégraphe), Thomas FERRAND (rédacteur), Jean-Pierre LEBRUN (psychiatre), Dany-Robert DUFOUR (philosophe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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