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Distorsions


«Zweiland»



Cinq ans après sa création, «Zweiland» (littéralement deux pays) n'a rien perdu de sa pertinence.


La réalité sociopolitique qui servit de prétexte à Zweiland a changé, la réunification allemande n'est plus d'actualité, mais pour autant cette société est toujours autant schizophrénique. De toute façon, la justesse du propos dépasse largement son contexte d'origine. L'œuvre fait mieux que résister à la conjoncture, elle la sollicite. Avec le temps, la dimension métaphorique de Zweiland s'est même fortifiée. Il ne s'agit plus d'un spectacle sur l'Allemagne divisée, mais d'une réflexion sur les distorsions qui travaillent nos sociétés occidentales. Sasha Waltz ausculte, avec une impressionnante acuité, un corps social atomisé à l'intérieur duquel l'individu cherche désespérément et comiquement son unité. Les frontières physiques se déplacent, les fissures intérieures ne bougent pas. Et les murs sont toujours dans nos têtes. Sasha Waltz dessine sur le plateau les contours de la cité contemporaine, avec ces lieux de passages, de rencontres et de confrontations. Elle invente des signes qui convoquent à l'esprit ces éléments organiques et sensoriels qui composent la ville de tous les jours. Elle nous fait ainsi circuler entre espace privé et espace public, matière et esprit, vision et sensation. Mais la proposition n'est pas conceptuelle, une forte théâtralité permet d'identifier les différents territoires et les rites qui leur sont attachés. Le spectacle «parle» aux spectateurs. Les danseurs éprouvent concrètement le monde. Les femmes cognent le sol, heurtent le mur, comme pour mieux ressentir leur présence «ici-bas»; les hommes construisent maladroitement des «maisons», des abris, ils sont aux prises avec des éléments qu'ils n'arrivent pas à maîtriser. Les deux sexes s'attirent puis se repoussent, se désirent et se rejettent. L'affrontement est charnel, les pulsions contradictoires. Comme dirait René Char, les uns sont seuls, les autres sont amoureux et ils se volent mutuellement et l'amour et la solitude. Mais nul trace de renoncement. Rien de mortifère, tout de la jubilation. Puisque nous sommes embarqués dans ce manège, assumons sa vacuité et allons jusqu'au bout du vertige. Ces sept personnages dépensent sans compter leur énergie, se jettent corps et âme dans le présent. En l'absence de Dieu, chaque instant est unique et définitif, il doit être vécu avec une intensité maximale. Voici sans doute l'une des clés du succès de cette pièce. Le public adhère collectivement à cette proposition qui prend résolument le parti pris de la vie. Sasha Waltz nous invite à exister pleinement, sans mesquinerie et sans retenue. Depuis Zweiland, l'énergie créatrice de Sasha Waltz s'est canalisée sans se tarir. On pourra suivre le glissement opéré par la chorégraphe, de la matérialité du corps à la métaphysique de l'être, au festival d'Avignon, où elle présente noBody (à partir du 19 juillet). A trente-neuf ans seulement cette femme est déjà un parcours. Toujours un peu plus loin.

Frédéric KAHN,
Publié le 2002-07-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : frontière,
Artiste(s) : Sasha WALTZ (chorégraphe), Frédéric KAHN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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