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Spiderman Ikea Argentina
Dans le prolongement de J'ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe, Rodrigo García livre un texte inédit et une série de photographies spécialement réalisées pour répondre à une invitation "carte blanche".
En Argentine, il est devenu à la mode de fouiller dans les poubelles. Trier ce qui est réutilisable : de la nourriture à moitié pourrie, et même des meubles en morceaux ou des vêtements.
Ça se passe dans des rues qui, quelques années avant, étaient resplendissantes : j'y achetais des livres en plein milieu de la nuit car les librairies ne fermaient jamais, et au cinéma on allait voir Tarkovski et Cassavetes en même temps si on en avait envie.
C'est curieux qu'au moment précis où ces enculés du Fonds Monétaire International brandissent plus franchement que jamais la griffe de Freddy Kruger, je me mette à penser à une chose aussi lointaine : une employée de chez Ikea est délivrée du supplice par un héros de bande dessinée.
C'est curieux que je me mette à penser à ça juste au moment où en Argentine il est courant que des vieillards de quatre-vingts ans et plus ne puissent pas disposer de leurs économies de toute une vie.
Et au moment où en Argentine, j'insiste, de jeunes familles, c'est-à-dire des pères et des mères de moins de trente ans avec des enfants de quatre à douze ans, vont chaque soir fouiller dans les ordures des rues du centre ville.
Je sais tout aussi bien que vous que les trois quarts de la planète peuvent se plaindre de la même chose, voire aller plus loin dans le drame, mais je ne parle que de ce que je connais, bordel ; car pour déformer l'histoire, il y a la presse, les revues, Internet et la télé.
Et pour croire à cette histoire, il y a vous : des putains d'inutiles, des intellectuels de merde.
C'est curieux et fantasmatique qu'un type comme moi se mette à prendre des photos comme celles-ci, pendant que les leaders du peuple nord-américain paraplégique et abruti ne se lassent pas de prendre des décisions de façon unilatérale et que toute l'Europe avale ça, incapable d'imposer ne serait-ce que son histoire.
Mais l'histoire de l'Europe déborde d'événements sanguinaires.
Et l'Europe ne va jamais se bouger pour l'Argentine, ni pour l'Afghanistan, vu qu'elle ne s'est pas bougée pour Nagasaki, vu qu'elle s'est chargée de la gestion d'Auschwitz.
L'Europe, tout simplement, se crispe.
L'Europe se crispe ; les États-Unis exécutent.
Je ne veux pas parler des Twin Towers, pour ne pas être mal interprété.
Je veux parler de l'Argentine.
Et pourtant, je n'y arrive pas.
On a photographié, à la place, une chose privée et fragile.
Une histoire insignifiante.
Spiderman entre chez Ikea et délivre une employée. Et il l'emmène loin de là.
Ça me rend triste, ça m'a toujours rendu triste, de voir que la dignité est associée au monde du travail.
Moi, j'associe le monde du travail au commerce des esclaves.
C'est-à-dire à ce qui est indignant, inhumain.
Quant à la dignité...
Je ne sais pas vraiment ce qu'est la dignité, ni la vertu d'ailleurs.
Si le fait de porter un logo cousu sur une chemise est gage d'intégrité pour la personne qui l'arbore, je n'ai plus qu'à me tirer une balle dans la tête, les amis.
Vous aimez les uniformes car à l'intérieur les personnes sont dociles et ne font pas peur.
Soyons honnêtes : Spiderman ne délivre personne de son poste de travail.
Car Spiderman est un salarié comme les autres.
En Argentine, j'insiste, mon pays, l'oligarchie soutenue par les Spidermen de George Bush pousse les nouveaux-nés à la poubelle ; les adolescents au délit et à faire des pipes aux touristes français ; et les grands-parents à se dire que toute une vie de travail n'a vraiment servi à rien.
Qu'ils aillent se faire foutre.
Qu'ils aillent tous se faire foutre, ça leur apprendra à vivre dans ces pays de merde.
À être ignorants, fainéants, bâtards, métis, noirs, indiens et pédés.
J'aime la façon dont l'Europe suce les bites des Américains.
J'aime la façon dont l'Amérique mobilise des troupes remplies d'immigrés.
J'aime la façon dont on bombarde depuis les airs ; j'aime ça car je sais que d'aussi haut il est peu probable de toucher une cible précise.
C'est excitant, hein, les gars ?
Il faut larguer des bombes.
Larguer des bombes.
Larguer des bombes.
Semer.
Remuer la terre.
Nous pouvons tuer sans toucher.
Mais seulement nous, les privilégiés.
Les intouchables.
Bon, je ne dirai rien des Twin Towers.
Il se passe des choses importantes et moi, pourtant, je passe une journée entière à prendre en photo deux héros de la consommation en train de flirter dans un coin dégoûtant, violenté ; en train de fuir vers nulle part.
Je ne vais pas bien de la tête.
Concept : Rodrigo García. Photographies : José Antonio Carrera.
Ikea : Patricia Lamas. Spiderman : Juan Loriente. Costumes : Mireia Andreu.
Traduit de l'espagnol par Christilla Vasserot.
Rodrigo GARCIA,
Publié le 2002-07-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portfolio éducatif
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Rodrigo GARCIA (metteur en scène), Rodrigo GARCIA (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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