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Semaine forte en découvertes
Retour sur quatre créations chorégraphiques
Dave Saint-Pierre, Brice Leroux, François Chaignaud et Didier Deschamps viennent de proposer quatre lectures abrasives, inconciliables et intraitables, de la force des corps empoignant leurs projections poétiques dans l'espace-temps
Le phénomène Dave Saint-Pierre
« Phénomène : Fait, événement anormal ou surprenant ; chose ou personne rare, extraordinaire » (Petit Robert). Raflant les prix et tutoyant le grand succès dès sa seconde pièce, le Québécois Dave Saint-Pierre est le phénomène chorégraphique du moment. Pour l'heure, ce qu'il déplace a une force peu banale. Il agace, il étourdit, il bouleverse. Cela en fait-il un artiste considérable ?
La pornographie des âmes était présenté dans le cadre idéalement choisi du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (programmé par les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis). Question de proximité avec les spectateurs. Car Dave Saint-Pierre fait du spectacle, et du vrai et du fort, sans complexe. Il s'adresse, il affiche, il joue la complicité, sur une base simple et efficace.
Il y met le nombre : quinze interprètes. Il y met les grands déplacements, volontiers les courses, latéraux. Les alignements. Les frontalités les plus franches. Les frappes rythmiques collectives. Les contrastes systématiques entre verticalités et sols, entre performances solos et grands collectifs. Etc. Sur tous ces plans, le spectateur est pris par la main. Impossible de se perdre.
Mais il est encore un autre de ces contrastes, qui intrigue : c'est l'alternance de l'habillé (façon streetwear) et du nu (façon lolos qui flottent et bites qui clignent). Dave Sant-Pierre restaure une grammaire toute judéo-chrétienne, du vêtement de la codification de l'ordre social d'une part, et du nu émoustillant licencieux d'autre part. Rien là d'une savante distanciation, au jour très français de la lecture bio-politique des corps. Mais il n'est pas sûr que cette façon d'y aller voir et d'y revenir, du côté où ça mouille et où ça frémit, ne relève pas d'un salutaire rappel en urgence érotique lancé à la danse des raisonnements. L'urgence. Indubitablement, quelque chose de cet ordre habite la course vitale un peu folle de ce chorégraphe.
La pornographie des âmes enchaîne, sans solution de continuité, des tableaux, saynètes et skteches, mi théâtraux, mi chorégraphiques, qui recyclent d'abondance les veines populaires du gag, de l'incongruité, de l'exagération, en puisant dans les typicités quotidiennes, les hits de discothèque, la musique classique pour pub télé, l'esprit critique de café-théâtre, le trait incisif de bande dessinée, et le déhanché de gogo dancer. On y écoute des désarrois existentiels sur répondeur téléphonique, on y observe des danses du seul muscle fessier, on se tord devant une tentative d'auto-anulingus, on se gêne devant une variation classique pour danseuse obèse...
Tout cela fait un chahut scénique, une mosaïque abrasive de collages et d'embardées, un débordement de toupet dans l'outrance. Monstrueuse aisance du grand tableau, culot assumé du gros effet. Mais qui sont ces artistes ? Des jeunes qui portent une moitié du cœur sur la main et l'autre au bord des lèvres, qui se rejouent le minimal du littéral déraillant dans la peur et la misère. Interprètes d'eux-mêmes, entre glissade et cavalcade des représentations, sans illusion ni utopie, montés dans l'ascenseur épuisant du rêve à tout coup éventé. Quelque chose s'écorche, le geste est donné, l'extravagance est ici lovée, qui désigne un monde de la brisure et du délitement.
Par accumulation, par longueur (deux heures au total), par étourdissement, La pornographie des âmes peut exaspérer la pensée dans une expérience nécessaire, qui la laisse moulue, le moral chaviré, le goût de vivre débordé. Et imposer une traversée hors du commun. Non sans vertige. Sous ce jour, on admet les références à Jan Fabre ou Wim Vandekeybus. On entrapercevrait même du Robyn Orlin, voire du Rodrigo Garcia, mais alors un peu light. Et tout est dans ce light ; dans les raisons qu'a Dave Saint-Pierre d'orchestrer par ailleurs les grandes formes dorénavant éreintantes du Cirque du Soleil. Porte-t-il un diabolique scalpel jusque dans le cœur du monde, ou joue-t-il les génies de l'air du temps incorporant la dose juste nécessaire de provoc un brin potache ?
Pièce vue au Théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis), le dimanche 3 juin 2007.
Nouvelles dimensions de Brice Leroux
Les précédentes pièces de Brice Leroux ancraient les fascinantes et obsédantes compositions répétitives de leurs déplacements sur le plan horizontal du plateau. Le chorégraphe renverse ce dispositif dans sa nouvelle pièce Quantum-quintet. Ce faisant, il renouvelle considérablement la sollicitation perceptive du spectateur. Par le biais d'une toile de fond de scène qui joue les miroirs réfléchissant, celui-ci est d'abord confronté à sa propre image individuelle/collective sur les gradins qu'il occupe.
Emerge alors lentement de ce fonds de vision, à la façon d'une apparition surnaturelle, comme en incrustation – et on ne sait par quel mystérieux procédé scénographique – la propre image des interprètes sur scène. Ils sont cinq, alignés, strictement frontaux. Ils ne tardent pas à se dissoudre eux-mêmes presque intégralement, pour ne laisser place qu'à la vue exclusive de leurs avant-bras dénudés. S'amorce alors un ballet de ces seuls segments corporels. Dix avant-bras composent une infinité de combinaisons possibles, alphabet dansant dessinant des frises, orchestrant des sursauts, dissolvant des fugues, convergeant, dissociant, dans un langage de signes strictement inconnus.
Un considérable espace de vertige et de doute se creuse entre ces présences énigmatiques, ces dessins mouvants, ces géométries vivantes, et la bonne vieille salle de bons vieux corps entassés sur leur siège. Une palpitation d'ensemble se perçoit, dans un vide de silence médusé. Alors que la précision lexicale est absolue, la modulation rythmique parfaite, tous les troubles de regard s'installent, où un avant-bras finit par sembler un bâton, sinon une jambe en réduction, ou encore une quille de jongleur, etc, dans un démembrement enchanté et réorchestré.
Cet expérience est rarissime, ce travail confondant d'exigence. Il repousse certaines limites intuitives dans le registre de ce que l'on peut, ce que l'on veut, que l'on sait, ce que l'on croit, ce que l'on penserait, ce que l'on imaginerait, ce que l'on souhaiterait, ou désespèrerait (de) voir. Etc. Pour autant, est-ce son effet d'aplat animé qui le repousse quelque peu vers les franges de la pure image, fallacieusement soupçonnée de réduction bi-dimensionnelle – en fait, il n'en est rien, certes ? Les précédentes compositions spatiales de ce même chorégraphe inspiraient sur le monde un déploiement plus ouvert que ce qui peut revêtir cette fois les aspects, au demeurant fascinants, d'une attraction. Comme si à trop jouer des mécanismes perceptifs, il s'avérait trop nettement que ça n'est bien que du jeu.
Pièce vue au Théâtre de la Ville / Les Abbesses (Paris) mercredi 6 juin 2007.
Couche-toi et chante
Même sans parler d'ébats érotiques, il y a bien une sensualité particulière qui se rattache au lit (où du reste s'emballe l'essentiel de nos rêves). On s'y renverse, on s'y affale, s'y love, s'y tourne et retourne, alangui, dilué. Pour sa performance LA CULTURE DES INDIVIDU.E.S, François Chaignaud émerge lentement, par les fentes et les replis, couche à couche, d'un invraisemblable amoncellement de matelas enchevêtrés. Traînent par là aussi un très viril sabre pointé à la verticale, une paire égarée de chaussures à talon aiguille, des lampes – on ne sait trop en fait – à forme fort godée.
Sur, ou plutôt dans, son tas, le voici en terrain instable, qui jamais n'offre d'assise et de plan parfaitement arrimé à l'ordre de la représentation scénique. Au nombre maximum de cinq, les spectateurs sont comme plastiquement impliqués dans une proximité extrême avec cet artiste dont le blog s'appelle reliefsouterrain ; c'est tout à fait ça. Sous ses maquillages et bijoux, Chaignaud est une apparition, une création en lui-même ; une créature. Il pose sur son être-au-monde des regards légèrement révulsés, invertis, au sommet de discrètes et chancelantes pamoisons mi-érotiques, mi-sacrées, pas bien équilibrées, subtilement sulfureuses. Petit short mauve très échancré. Et bottes de cuir.
Ce garçon aime chanter, fréquente l'opéra. Ici il engage son délicat organe en litanie, sur le jazz électronique sourd de Boheren un der Club of Gore, mixé de scintillements de Messiaen. Il chante du Robert Walser, auteur que son errance conduisit longtemps en internement, et qui dit qu' « Anna habite dans une petite pièce extrêmement accueillante », et là se dit : « il m'est impossible de vivre sans amour dans un endroit pareil. Je dois bien à ce doigt de me dégotter un amant ; je pourrai lui confier à quel point ce lieu me ravit et lui m'accorderait que j'ai bien raison ».
Il y a donc privilège ravissant à pouvoir accompagner Chaignaud quelques instants dans cette alcôve (imaginaire).
Performance vue mardi 5 juin 2007 à la galerie Yukiko Kawase (Paris 14e)
Le grand devoir de Didier Deschamps
Tout à la pression d'une unique représentation parisienne, de surcroît dans le cadre du festival Agora de l'Ircam et conclue par une remise de médaille, Didier Deschamps n'avait le temps d'expliquer ni ce qui l'a poussé à se remettre à la chorégraphie après vingt années de directions et inspections ; ni ce qui a déterminé son choix à le faire au côté de Lia Rodrigues. Confrontée à une grosse trentaine d'interprètes du Ballet de Lorraine que celui-là dirige, la présence croisée de celle-ci a de quoi intriguer. Cette chorégraphe brésilienne ne renvoie-t-elle pas à une esthétique de la déconstruction de la représentation spectaculaire redoublée d'une implication directement politique des corps, dernier point que la chorégraphie savante à la française n'ose plus entrapercevoir qu'au dix-huitième degré de la postmodernité.
Cette absence d'explications n'aura fait que renforcer le caractère formidablement insolite de la réinvention chorégraphique de la pièce musicale Hymnen, que Karlheinz Stockhausen créait en 1967, montrée ce soir-là. Deux heures durant, l'agencement électronique monumental du compositeur spatialise des réminiscences sonores emblématiques, très particulièrement des hymnes, parmi lesquels l'Internationale semble bien s'attirer quelques préférences. C'est à peine si les mélodies sont reconnaissables, traitées, retraitées, coupées, montées, soumises à variations et distorsions, à l'image de vieilles bandes magnétiques qu'on déroulerait à la main sur un lecteur, sans maîtrise de la vitesse de l'exercice.
Au total, quelque chose emporte et étreint, qui tient de la puissance historique d'une époque encore pétrie d'idéaux d'émancipation collective. Pour la pièce actuelle, le plasticien Gérard Fromanger a décliné une variations de quelques couleurs franches, appliquées par séries aux sobres tenues, sans cela uniformisantes, des danseurs. A plusieurs reprises, l'une de ces couleurs vient à se densifier en aplat lumineux sur un gigantesque mur de fond de scène, avec un pouvoir de défi muet longuement adressé aux spectateurs, toute action et sons suspendus.
A ces instants, quelque chose se durcit encore plus, dans une pièce toute d'amples et âpres tableaux géants, déclinés en sous-modules par paires, trios, ensembles complets ou partiels. Sans ambages, la chorégraphie opte pour une immense composition chorale, phénoménale machine à métamorphoses et relais, où s'agrègent, se défont, se coordonnent, s'articulent, se rassemblent, s'exercent, se multiplient, se déclinent, s'ordonnent, s'agglutinent, s'affaissent, s'alignent, se dressent, se faufilent, etc, tour à tour, les multiples figures imaginables d'une masse consciente de rechercher méthodiquement l'élaboration collective, volontiers allégorique, de sa force combattante. Il faut avoir lu Elias Canetti (Masse et puissance) ou simplement pris part aux grands engagements corporels des manifestations de rue, pour éprouver, d'une attention constamment relancée, tenue en haleine, l'impressionnante force de ce grand devoir chorégraphique.
Cet exercice très convaincant est pour le moins inattendu de la part d'un ballet néo-classique de répertoire. En étirant inlassablement le temps, en crevassant ou en saturant l'espace, en pétrissant une sur-plasticité des ensembles, en éprouvant toutes les variantes de la pesée et de la soupesée, du porté et du soutien, de l'équilibre planté et de l'architecture collective, en épuisant les directions, Hymnen arrime une intrigante prégnance du présent sur ses évidentes résonances qui demeurent avant tout historiques. Et l'on se dit que tout cela ne peut faire qu'une saisissante expérience hors du commun pour les interprètes eux-mêmes. Même à cet endroit, on se sent impliqué.
Pièce vue le 8 juin 2007 au Centre Pompidou (Paris).
Gérard Mayen
Gérard MAYEN,
Publié le 2007-06-13
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
Thème(s) : danse contemporaine, chronique,
Mot(s) Important(s) : phénomène, nouvelle dimension, chant, devoir,
Artiste(s) : Dave SAINT PIERRE (chorégraphe), Brice Leroux (chorégraphe), François CHAIGNAUD (chorégraphe), Didier DESCHAMPS (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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