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Nadj et Barceló


Le jeu de la matière



Aux Bouffes du Nord, le chorégraphe reprend le spectacle-performance créé avec le peintre Miquel Barceló lors du dernier festival d'Avignon


Jouons franc-feu : si la danse contemporaine est à l'heure exclusive du conceptualisme, si l'indisciplinarité est une notion générationnelle qui ferait du passé table rase (1) ; alors Josef Nadj est, au mieux, le sympathique survivant d'une époque révolue où le mot de « spectacle » n'était pas une grossièreté, et où la notion d'auteur n'avait pas encore été expulsée du champ chorégraphique. De ce point de vue, avouons-le sans détour : Josef Nadj est un artiste à l'ancienne, un artisan du corps et de ses gestes, du plateau et de ses ombres, de l'imaginaire et de ses tiroirs. Mais cette pâte sans cesse re-triturée, loin de constituer le « style » d'un savoir-faire imbu de lui-même, forme la constante transformation d'une poétique éprise de matière : un atelier où la mémoire et le rêve se matérialisent.
Voilà près de vingt ans, déjà, que le chorégraphe livrait avec Canard pékinois (au Théâtre de la Bastille, à Paris, en 1987), la saveur d'un théâtre burlesquement noir, malicieusement chorégraphié, minutieusement bricolé. Son enfance slavo-hongroise aura d'abord été le grenier de ses créations, un tiroir débordant de souvenirs jaunis ramenés à la surface comme autant de fantômes éberlués. Conteur en diable, Josef Nadj a su élever au rang de saga quelques rocambolesques péripéties qui jalonnent l'histoire de sa bourgade natale, Kanisza, enclavée dans l'ex-Yougoslavie. Une troupe de théâtre amateur qui rêvait de convoler jusqu'en Chine et dont les acteurs se suicideront mystérieusement ; des cours de lutte gréco-romaine sur la scène du théâtre municipal ; un grand-père qui livre, à l'article de la mort, ses souvenirs truculents d'une guerre d'opérette ; les exploits sportifs de la brigade locale de sapeurs-pompiers bénévoles, etc. ; tout fut prétexte à déclencher de délirants cortèges de gestes. Sept peaux de rhinocéros, Les Echelles d'Orphée, Comedia tempio sont venus affirmer la singularité d'une geste de théâtre, sans oublier l'emblématique Mort de l'Empereur créé alors même que cédait le Mur de Berlin, et qui peut être considéré, a posteriori, comme une fable allégorique et prémonitoire de l'écroulement sur eux-mêmes des régimes communistes d'Europe de l'Est.
Souvent, dans les spectacles de Josef Nadj, les architectures scénographiques, aussi miraculeuses que rudimentaires, faites de bois et de planches qui basculent et se détachent, et d'où surgissent d'énigmatiques images à la Magritte. Ces espaces à agencements variables s'accordent parfaitement à l'esprit du chorégraphe : une conscience à tiroirs, sorte de jeu de construction mentale où la pantomime branlante du présent tire d'imprévisibles recoins l'insolence d'une mémoire trop tôt enfouie.
L'espace mental de la scène est une lanterne magique où grouille tout un théâtre en chair et en ombres. Dans la veine de ce refuge intime qui projette ses fantômes intérieurs, rôdent quelques figures tutélaires : Kafka, Büchner, Borges, Beckett, Bruno Schulz, Raymond Roussel sont quelques-uns des « grands-pères en imagination » de Nadj. Mais si ces auteurs ont suscité plusieurs spectacles, jamais leurs textes ne sont explicitement dits sur scène. Et il faudrait encore mentionner Ottó Tolnai, poète et ami d'enfance, que Josef Nadj citait en exergue de son Journal d'un inconnu : « Laisse le rat / cet ouvrier zélé / perceur de tunnels / se faire un chemin à travers mon ventre / Laisse le loup / enfermé en moi / mâcher bruyamment mon visage / émerveille-toi plutôt de nous voir / plus que tu ne le fus jamais / en voyant des amants épris... » Rat ou loup, l'homme est donc multiple, comme enceint des créatures qui le rongent ou le font hurler.

Théâtre d'ombres, donc, peuplé de figures « revenantes ». Un jour, Josef Nadj évoquait le souvenir de l'un de ses amis, sculpteur, qui avait mis fin à ses jours. Visitant l'atelier abandonné de l'artiste, il découvrit un étrange spectacle : « Les araignées avaient tissé leurs fils entre les sculptures. C'était magnifique : les araignées avaient complété l'œuvre ». Arachnéenne, la mémoire travaille pour son propre compte. Nous croyons la posséder, c'est elle qui nous manipule. Acceptant alors « la logique interne du devenir scénique » (selon la formule de Witkiewitz), l'art de Josef Nadj invente une forme inédite qui noue ensemble le corps du pantin et celui du marionnettiste, dans un espace où ce qui est « à vue » s'adosse à une coulisse malicieuse. Dans Les Philosophes, Nadj allait jusqu'à évacuer le traditionnel cadre de scène au profit d'un espace circulaire, mais là encore, la piste surélevée dissimulait un antre souterrain, soubassement d'une pensée qui tente de s'édifier au prix de mille contorsions. Mannequins métaphysiques, en proie au vertige du temps et en quête d'un sens enfoui dans une mémoire perdue...

« J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie. » Josef Nadj cite ces quelques mots de Henri Michaux (dans Passages) à l'orée de sa prochaine création pour la Cour d'honneur du Palais des Papes. Du solo Journal d'un inconnu, créé en 2002, on pouvait se demander : quel est donc cet inconnu qui vient ici hanter le solo d'un autre ? Cet « inconnu » n'est-il pas, tout simplement, celui de la création artistique, qui rôde à la lisière de la démence et de la mort. Si l'art est une fête (parfois tragique) et un artisanat (parfois sublime), Nadj est cet artisan qui sait métamorphoser en fête la plus sombre des nuits. Dans Journal d'un inconnu, il suffisait de quelques images rudimentaires (une ombre chinoise réalisée avec un peu d'eau et d'encre, un berceau qui devenait baignoire puis cercueil) pour dire que le geste de créer prend place dans le cycle infini de la vie et la mort.
L'an passé, au Festival d'Avignon, c'est dans l'écrin intime de l'Eglise des Célestins que Nadj entreprenait un Paso doble avec le peintre et sculpteur Miquel Barceló. Sol et mur incliné en argile, paysage de glaise dont la croûte va se craqueler, se déchirer et s'ouvrir sous les coups de boutoir de la geste humaine, avant de devenir scène et tableau mêlés, sculpture en temps réel de formes minérales, animales, archaïques, mythologiques, en incessante métamorphose. Endroit d'un combat physique avec la matière où, pour figurer sa présence au monde, l'homme de chair retourne et malaxe les surfaces, creuse son empreinte, se bat pour laisser une trace, fragile, peut-être éphémère, dans le vivant. Dans l'indéterminé. L'art se tient là, à l'endroit de cette lutte démente et enfantine, aussi, pour gagner un peu d'inexplicable beauté.

Jean-Marc Adolphe


Paso Doble, de Josef Nadj et Miquel Barceló, à Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, du 15 au 24 juin. Tél. 01 46 07 34 50
www.bouffesdunord.com 50



Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2007-06-13

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : culture chorégraphique
Thème(s) : danse contemporaine, histoire, culture chorégraphisue,
Mot(s) Important(s) : jeux, mouvement, matière, spectacle-performance, théâtre d'ombres,
Artiste(s) : Josef NADJ (chorégraphe), Miquel BARCELO (peintre), Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre des Bouffes du Nord Paris 75010 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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