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L'Amérique en transgenres


Belle édition de TransAmériques à Montréal



Marqué par le lancement de Lipsynch, la nouvelle pièce-fleuve de Robert Lepage, le Festival TransAmériques, qui s'est achevé à Montréal le 7 juin, s'affirme de plus en plus comme l'Avignon nord-américain


Devenu annuel, le Festival de théâtre des Amériques, a été rebaptisé TransAmériques pour s'ajuster plus précisément à un programme « transculturel, transdisciplinaire, transfrontalier », formé d'incursions de tous genres dans tous les genres (théâtre, danse et performance, débats, lectures et conférences). Il s'est tenu du 23 mai au 7 juin, s'inscrivant ainsi dans un enchaînement euro-américain des festivals printemps-été forts de renouveau, juste après le Kunsten Festival des Arts à Bruxelles (dont il importe, par exemple, le Quantum-Quintet, de Brice Leroux), et juste avant le festival de Santarcangelo (qu'il anticipe avec Life is but a dream #1, de Patricia Allio). Par la qualité et le poids de sa sélection « in », le Festival TransAmériques apparaît surtout comme un pendant américain au Festival d'Avignon, fort, comme lui, d'une scène « off » foisonnante. Avignon, destination future de spectacles sélectionnés (Hey Girl !, de Romeo Castellucci), ou destination passée (Rouge décanté, mis en scène par Guy Cassiers, Mnemopark, de Stefan Kaegi, ou les incomparables Aveugles, de Maeterlinck, mis en voix et en images par Denis Marleau).
Ces Aveugles referment désormais une trilogie comprenant Dors mon petit enfant, de Jon Fosse, et Comédie, de Beckett. Titrées Fantasmagories technologiques I, II, III, les trois « pièces », qui se succèdent dans trois lieux reliés par de longs couloirs obscurs, n'ont fait jusqu'alors qu'un passage éclair en France. Il serait fâcheux qu'elles n'y reviennent pas durablement. La technologie permet à Marleau d'explorer de nouveaux effets de réel, soit par des marionnettes à la Tony Oursler, soit par des figures qui semblent se dégager d'une terre à modeler, soit par des images flottantes, comme lumignons de Lénine sur pianos de Dali. Chacune interroge la mécanique de l'acteur autant que la place du spectateur, l'incertitude profonde de la présence/absence à l'autre. En trois textes qui traversent un siècle, visitant le troisième âge bien avant le premier, Marleau met en boîte le théâtre tout en lui rendant la monnaie de ses pièces, via le mur blanc d'une galerie d'art ou d'une chambre obscure réinventée. Œuvres au sens plein, à l'opposé de tant de captations hâtivement cousues en films, les Fantasmagories offrent une nouvelle représentation de ce que pourrait être un authentique répertoire.
Montréal se nourrit aussi du choc des extrêmes américains. Nul mieux que lui, ne peut donner à lire, en quelques pas dansés à quelques salles de distance, la violente inégalité du Sud et du Nord. Elle éclate lorsque la nudité des délaissés d'Incarnat, de Lia Rodrigues, vient se rappeler en mémoire de celle des nantis du Crépuscule des océans, de Daniel Léveillé. Que signifie l'odeur de sang guillemetée de ketchup provenant des favelas face à l'hygiénique sueur des salles de muscu métropolitaines ? D'un côté, des corps menacés, renversés, abîmés, possédés-dépossédés, d'où émerge cependant une forme violente d'espérance colorée, de l'autre des corps possédants, formés à une gymnique de combat aussi forcenée que vaine, qui n'ont plus d'autre adversaires qu'eux-mêmes et le sol qui les porte, où ils se plaisent à se meurtrir, en consciencieux mercenaires d'un désespoir autocentré
Le festival ne renvoie les Amériques l'une à l'autre que pour affirmer sa transcontinentalité. Une seule œuvre suffirait à le démontrer, qui serait le Lipsynch de Robert Lepage. Sorti tout droit de sa « Caserne » de Québec sous la forme d'un travail en cours – cinq heures et demie déjà sur les sept prévues - Lipsynch (titre qui évoque la post-synchronisation ) est une nouvelle pièce-fleuve comme le furent La Trilogie des dragons, ou Les Sept branches de la rivière Ota. Si Lipsynch paraît se replier sur une sphère interne peu explorée de notre socialité, celle de son espace sonore, de ses séductions et de ses manipulations, c'est pour mieux revenir aux personnages diasporisés dans l'aventure lepagienne. Il est trop tôt pour entrer dans le dédale d'histoires qui associent la mythologie grecque aux dialogues de télénovelas, les considérations sur Dieu à la science, sur fond d'un puissant mélodrame qui règle gentiment son compte aux faux-semblants cinématographiques, pour donner au théâtre et au jeu collectif – acteurs et techniciens associés - tous les moyens de traverser le monde de part en part et d'en sortir grandi.

Jean-Louis Perrier

Le festival TransAmériques 2007 s'est tenu du 23 mai au 7 juin à Montréal (Canada).
www.fta.qc.ca



Jean-Louis PERRIER,
Publié le 2007-06-13

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : focus
Thème(s) : festival, arts vivants, programmation,
Mot(s) Important(s) : Quebec, transgenre, amérique, Avignon,
Artiste(s) : Jean-Louis PERRIER (rédacteur),
Passage(s) : Montréal ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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