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Renouvelé dans sa forme, intact dans son propos
Le festival Court toujours a fait peau neuve à Poitiers
Le festival Court toujours, initié par Jean Boillot et organisé par la Scène nationale de Poitiers, du 1er au 3 juin, a changé de saison et de formule, mais réaffirme un propos pertinent : faire découvrir le spectacle court comme révélateur de problématiques et de talents contemporains
Maison des étudiants de Poitiers, 22h05. Ouverture fracassante : Angéla Laurier s'avance dans un faisceau de lumière vive à la manière d'un mannequin. Tonique, violente, comme la musique. Elle se débarrasse de la camisole blanche, immaculée qui l'enrobe. Puis elle se livre à une gymnastique à la fois hyperactive et expressionniste, avant d'entreprendre différents types de contorsions longues, notamment celle qui consiste à se balancer les pieds dans les mains, dans un fracas d'os qui grincent et qui craquent jusqu'à l'insoutenable. Sur un écran géant, derrière elle, défilent son père et son frère : leurs existences et leurs folies, qu'elle a recueillies avec une infinie douceur, sans jamais les soumettre à la question. Elle y apparaît elle-même, par intermittences, éclatante de tendresse au sein de cette famille dure mais soudée. Elle s'adresse parfois au public : la tête renversée, ou via l'objectif de la caméra rivée sur sa tête mais posée sur sa cuisse retournée. Elle répète alors les mots du père, à travers lesquels on devine les maux qui couvent et on palpe, surtout, l'irrémédiable, l'indomptable « attachement » familial. « L'attachement, qu'est-ce que vous voulez ! », lance-t-elle à plusieurs reprises, sans autre commentaire. En ce sens, Exutoire est une preuve d'amour, une reconnaissance humaine autant qu'une délivrance. Dernier jalon d'un parcours de spectacles commencé vers 16 heures, ce samedi 2 juin, c'est un numéro de cirque très intime, qui tient du récit cru d'une vie, d'une enfance douloureuse et qui est en même temps trop pudique pour être réduit à cela.
Maison des étudiants de Poitiers. 23 heures environ. Mary est en larmes. « Comment peut-on se faire souffrir comme ça ? », sanglote-t-elle, chavirée, à propos des contorsions d'Angéla Laurier. La controverse éclate quand Catherine, une autre spectatrice, lui oppose son incrédulité : pour elle, le spectacle n'a pas pris... Pire, sévère, elle le juge « faux ».
Que les discussions s'enflamment ainsi, à l'issue de l'une des trois journées de festival, c'est ce qu'il pouvait arriver de mieux à Court toujours. Et Exutoire n'en est pas l'exemple emblématique. En trente minutes, Olivier Dubois, tel un fascinant Johnny Depp redessiné par Botero, raconte son corps, son exploration comme sa libération, à travers les grands mythes de la danse classique, au son du Lac des cygnes, jusqu'à celui du go-go dancer sur des musiques gentiment techno.
« J'ai ressenti un malaise vraiment physique », raconte Danièle, retraitée, à propos de Pour tout l'or du monde. Elle se dit, en revanche, inconditionnelle de Jacques Bonnaffé, et a tellement aimé Roaming monde, pièce de quarante minutes écrite par Joseph Danan, qu'elle emprunte pour la deuxième fois le chemin du Centre équestre où elle est jouée à 20h55. Le propos n'est pourtant pas plus facile. D'entrée de jeu, un homme se prélassant sur un magnifique canapé rouge posé au milieu du manège, écoute, au téléphone, une femme l'exciter en lui inventant une agression, animale et sexuelle, à laquelle elle prend goût. Le public semble adhérer à l'unanimité à cette conversation si intimiste et si dénuée d'humour... « C'est un spectacle culotté, et très juste dans la représentation de l'absolu nécessité d'être désiré sexuellement », commente, pour sa part, Anne-Isabelle, qui travaille pour le Centre culturel Saint-Exupéry de Reims.
Un billet pour un véritable voyage initiatique
« On aime, ou on déteste, mais le format court ne laisse pas le choix : pas le temps de s'ennuyer. » Jean Boillot, directeur artistique du festival, a raison : les spectateurs qui se sont laissé entraîner dans l'un ou l'autre parcours proposé, durant ces trois jours de festival, ont pris un billet pour un véritable voyage initiatique. Difficile d'en ressortir indemne. Difficile de ne pas percevoir ce parti pris de radicalité qui appartient depuis toujours aux formes d'expression courtes dans toute création, de l'écriture à la scène. « C'est déconcertant, ça fait peur... », commente la jeune Agnès, la gorge sèche, à l'issue de Carmelle, interprétée par Jeanne Videau. « Mais c'est bien : ça pose des questions », ajoute-t-elle, visiblement secouée par l'attitude carnassière et irraisonnée de l'unique protagoniste, qui, pleine de bonnes intentions, égorge au bout de trente-cinq minutes sa marionnette « ange gardien », à grand renfort de peinture rouge, dans une cabine de bain.
A côté des spectacles qui suscitent révulsion ou engouement, ils y a ceux auxquels on ne s'attend vraiment pas, les déroutants, en quelque sorte. Quoique a priori conventionnelle sur la page de programme, la pièce Les auteurs n'aiment pas qu'on les confondent avec leurs personnages est une grande réussite. Olivia Rosenthal et Michaël Batalla lisent face au public, accoudés à une table de ping-pong. Et parfois, ils se mettent à jouer. C'est un match, entre les auteurs et leurs personnages, certes, mais aussi entre l'un des protagonistes, juif, et un autre, arabe, entre les personnages célèbres, et ceux qui resteront toujours dans l'ombre, entre les sexes, entre les membres d'une même famille, aux frontières du réel et de l'imaginaire... Bref, c'est une confrontation permanente d'identités, ancrée dans l'actualité, gorgée d'humour et merveilleusement bien écrite.
Des mises en scènes musicales, incongrues et « frappées » ont également rythmé un festival marqué par la présence du percussionniste Jean-Pierre Drouet, qui ne se lasse pas d'inventer des instruments époustouflants, avec une spontanéité d'enfant.
Les baisers caoutchoutés que la gracieuse Nelisiwe Xaba se met à distribuer généreusement, surgie sans crier gare de derrière les fauteuils, coiffée d'un masque de lapin fashion, sont tout aussi inattendus. Vêtue d'un sac de toile rectangulaire, le pied droit chaussé d'une ballerine, le gauche d'un talon aiguille rouge, elle exécute un « ballet en sac » débordant de multiples souliers et bottes, qui en dit long sur nos habitudes de consommation plastique. La chorégraphie dure quinze minutes, soit à peine le temps d'interroger l'étonnement que provoque la danseuse « plasticisée ».
Pour la première fois cette année, les spectateurs de Court toujours auront été voyageurs au sens propre comme au sens figuré. Les spectacles, dispatchés sur plusieurs sites : la Maison des étudiants, le Centre équestre, le Centre culturel de Beaulieu, ont autorisé le mouvement. Cette nouvelle organisation spatiale a aussi donné la possibilité à Dominique Boivin de présenter, dans le Parc de Beaulieu, sa célèbre rencontre amoureuse entre un danseur et une pelleteuse, une chorégraphie de vingt-cinq minutes qui n'a manqué, aux yeux d'un public « emballé », ni de charme, ni de dérision.
Julie Broudeur
Le festival Court toujours à Poitiers s'est tenu du 1er au 3 juin 2007 à la Scène nationale de Poitiers.
www.court-toujours.org
Julie BROUDEUR,
Publié le 2007-03-13
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : Festival interdisciplinaire, formes courtes, compte rendu,
Mot(s) Important(s) : voyage, regarder, public, interdisciplinarité,
Artiste(s) : Jean Boillot (Directeur Artistique), Jacques Bonnaffé (comédien), Joseph DANAN (auteur), Angéla LAURIER (comédienne danseuse), Olivier DUBOIS (danseur), Julie BROUDEUR (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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