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Noire, blanche et chienne...


Sans tuer on ne peut pas, de Roland Fichet



Roland Fichet, dans Sans tuer on ne peut pas, articule la crise de la représentation théâtrale à celle de l'image de la femme. En Gianni Grégory Fornet, Roland Fichet trouve un metteur en scène sensible à cette articulation. La pièce était présentée à La Passerelle, à Saint-Brieuc, le 5 juin


Sans tuer on ne peut pas est un titre qui appelle d'abord la révulsion, puis le froncement de sourcils, enfin la curiosité. La dernière pièce de Roland Fichet recèle en effet plus d'un tour... Si le moteur dramaturgique a l'apparence d'une tragédie (une lapidation de femme dite adultère), si la dramaturgie inclut une critique des représentations (via la télévision qui retransmet cet événement macabre), si l'écriture de cet inventeur de langues qu'est Roland Fichet s'émancipe toujours plus des codes de théâtre, Sans tuer on ne peut pas développe plus qu'une poétique de la mélancolie que l'époque contemporaine peut inspirer... Cette pièce recèle aussi une pensée du théâtre, pensée que Gianni Grégory Fornet, épaulé par la chorégraphe Régine Chopinot, met en acte dans sa mise en scène remarquablement claire et dépouillée.
Roland Fichet n'est pas par hasard l'inventeur de langues, de rythmiques, de syntaxes jouant les registres du théâtre (dialogues, récits, didascalies) pour en mettre à jour de nouvelles... Sa réflexion sur l'écriture de théâtre (voir le numéro 44 de Mouvement, juillet-septembre 2007, sortie le 18 juin) passe par une critique du langage qui inclut une critique des représentations. Si, dans Sans tuer on ne peut pas, le schéma dramatique lie la question de la représentation à celle de la femme et de la férocité des sociétés, c'est que le conformisme des représentations se soutient d'une idéalisation totalisante de l'image féminine qui induit une occultation du corps de désir féminin (1).
Le fait qu'un auteur et metteur en scène tel que Gianni Grégory Fornet, plus habitué à des formes chocs et des écritures plutôt en adresse directe, s'intéresse aujourd'hui à ce texte et ses personnages, montre, au-delà de ses affinités avec Roland Fichet, qu'il est sensible à la capacité de ce texte à passer les obstacles liés à la crise de la représentation. Aussi transdisciplinaire et porteuse de révolte soit-elle, la forme théâtrale échoue à faire effet – à faire théâtre – si elle les esquive. Or, Sans tuer on ne peut pas, à partir d'une critique de l'image de la femme, reprend le problème de la représentation à sa source. L'idéalité féminine y est ainsi segmentée en trois versants : une femme d'ailleurs et incriminée pour son désir – noire, une présence à distance ; une femme qui peint devant sa télévision – une Blanche, ou une absence à elle-même en quête d'image ; et une chienne parlante qui, en dehors de tout mépris de l'animalité, incarne cet autre à l'humain, comme un effet de vases communicants entre yin et yang... et qui permet à la part blanche d'entrer en rapport avec la part dite noire... Ces trois composantes, qui parlent aux psychismes leur langue archaïque – la noire, la blanche et l'animale – entrent en rapport par une télévision, objet qui met en jeu le chiasme entre visible et visuel, et induit la crise de la représentation.
Le téléviseur, pour Gianni Grégory Fornet, est un poste vieillot déposé sur le devant de la scène, et dont l'écran est orienté vers le fond jusqu'aux derniers instants où, retourné, il apparaît éteint. Une boîte dérisoire dont la puissance est mystérieuse... Le spectateur croit avoir vu, alors qu'il a écouté une actrice, et, par le médium essentiel de sa voix, une écriture. Il a suivi des yeux une danseuse (la chorégraphe Nacéra Baleza, qui rythme la durée de la représentation en faisant le tour du plateau) et un danseur (Opiyo Okach, chorégraphe d'origine kenyane) symboliser les jets de pierres d'un groupe d'hommes... C'est cet ensemble qui mentalement exile dans une visualisation hallucinée... La télévision est presque une métaphore de la boîte noire de l'altérité.
Pour Roland Fichet, la recherche théâtrale passe en effet par une réflexion sur l'altérité. Tristement galvaudé, ce mot désigne pourtant ce phénomène vital, incessant, qui met en rapport le soi-même (« l'identique à soi ») avec de l'autre (« l'autre à soi »), phénomène dont le soulignement est dû à la psychanalyse, et qui entraîne de l'identité mouvante, incertaine, singulière. Or, le théâtre, depuis Freud avec le mythe d'Œdipe, peut savoir qu'il est en lien avec cette question... C'est peut-être même sa raison d'être : un laboratoire pour l'identité, où se transmettent des expériences d'altération du soi par de l'« autre »... Et c'est peut-être ce que l'écriture de Roland Fichet porte en elle, dans son altérité au langage courant. Mais elle ne vient pas de nulle part. Roland Fichet s'organise depuis 1991 pour écrire, en situation d'altérité< :i>, aux côtés de d'autres auteurs : c'est au sein du laboratoire d'auteurs des « Pièces d'identités » (voir Mouvement n° 44) qu'il se lie d'ailleurs à Gianni Grégory Fornet. Il relie Saint-Brieuc, son lieu d'origine et de travail, à l'Afrique par des échanges artistiques – en ce sens, Sans tuer on ne peut pas met en regard l'ici avec l'ailleurs de la femme désirante et condamnée... Sans tuer on ne peut pas, grâce à la mise en scène de Gianni Grégory Fornet, produit ainsi une double altérité, à partir d'une double transe. Une transe entre les différentes figures féminines sur scène, qui génère l'autre transe, du côté du spectateur, qui, insensiblement, subit l'expérience de la femme blanche.
La chorégraphe Régine Chopinot a suggéré Mireille Perrier pour incarner la femme blanche : une actrice qui a pris le chemin inverse du devenir icône propre à son art au contact de réalisateurs comme Léos Carax ou Philippe Garrel... Elle a, selon Gianni Grégory Fornet, une voix au « spectre magnifique ». La comédienne incarne ici un corps féminin occulté par l'image conventionnelle – l'image de l'actrice de cinéma qu'elle est – et en quête, à travers le jeu théâtral, d'un désir, elle qu'un homme a quittée (pour – s'altérer avec – une femme noire). Affublée d'une robe de jeune fille années 1950, elle passe par des « défaillances » chamaniques – défaillances, c'est l'intitulé dans le texte de ces moments-là – en regardant la femme lapidée, qui correspondent aux moments où elle devient l'autre, où l'autre l'envahit. Nacera Belaza objecte, elle, son corps et son silence ; elle est une Antigone contemporaine, c'est-à-dire l'origine du théâtre comme théâtre imperturbable des origines, c'est-à-dire un théâtre de la femme comme origine et cause du monde, et aussi un point d'origine par lequel il faut passer pour entrer dans la quête d'identité : par de la mort, par du deuil. Que la peinture soit pour la femme blanche selon Gianni Grégory Fornet un miroir à main met en écho comment sa quête d'un corps se déroule en miroir de celle qui se passe pour le spectateur... Gianni Grégory Fornet et Régine Chopinot chorégraphient des trajectoires, des déplacements qui tissent les liens invisibles entre présence, absence, voix, et corps... Ils rendent compte de processus autrement plus complexes que les définitions ordinaires et arrêtées de l'identité, comme du théâtre, supposent.

Mari-Mai Corbel

1. Visionner à ce sujet, le DVD de l'entretien passionnant de Philippe Sollers avec Jacques Henric, filmé par Jean-Paul Fargier, Le Trou de la Vierge.

Sans tuer on ne peut pas, de Roland Fichet, ms. Gianni Grégory Fornet, a été créé les 15 et 16 février 2007 au TNBA de Bordeaux, et repris à La Passerelle, Scène Nationale de Saint-Brieuc, le 5 juin. La pièce sera reprise en janvier 2008 au TNBA.



Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2007-06-13

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : théâtre, théâtre-texte, théâtre-danse,
Mot(s) Important(s) : tuer, noire, blanche, chienne,
Artiste(s) : Roland FICHET (auteur), Régine CHOPINOT (chorégraphe-interprète), Gianni grégory FORNET (Metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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