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Jouer sur la mosquette.


Workshop pluridisciplinaire à Clermont-Ferrand



A Clermont-Ferrand, le festival Musiques Démesurées propose depuis près de dix ans une ambitieuse programmation de musique contemporaine. L'édition 2007 était précédée, pour la première fois, par un workshop informel et pluridisciplinaire, auquel Angela Berforini a participé pour Mouvement.


Musiques plurielles
Il y a une dizaine d'années, raconte Pierre-Marie Trilloux, l'un des organisateurs du festival Musiques Démesurées, Olivier Messiaen, invité dans la capitale auvergnate, rassembla une ridicule poignée de spectateurs. Perplexes et inquiets, quelques professeurs du CNR décidèrent de créer un événement annuel dédié à la musique contemporaine. C'est ainsi que naquit Musiques Démesurées, dont le pluriel est plus apte à traduire les multiples voies musicales et sonores explorées depuis le milieu du XXe siècle et constituant aujourd'hui une constellation inextricable, dont il faut bien dire qu'elle n'est pas aisée à pénétrer. La 9e édition du festival, qui s'est déroulée du 9 au 16 juin, a offert une vitrine aux pionniers américains qui ont si bien fertilisé le monde de la musique et de la scène – et qui, occasionnellement, ont pu démontrer qu'un large public fréquente la musique contemporaine sans la nommer. Mais il suffit de la nommer pour que les résistances arrivent. Ont été convoqués, parmi bien d'autres, Steve Reich, John Cage, Philip Glass, Frank Zappa, mais aussi Luc Ferrari ou Varèse, les pères fondateurs, ainsi que de tout jeunes compositeurs comme Alex Mincek, Alex Sigman, Erik Ulman, venus des USA pour assister à la création, en première mondiale, de leurs œuvres. Un festival qui laisse une place importante à la création est déjà une rareté ; celui-ci, dans sa conception, joue les acrobates, mêlant interprètes internationalement reconnus (le pianiste Jay Gottlieb, l'ensemble Laborintus) et talents régionaux. Autre équilibre réussi, celui de ne vouloir rien céder sur l'exigence artistique et de faire en même temps œuvre pédagogique, par la cooptation des classes des CNR et écoles de musique, par les causeries et conférences accompagnant chaque concert – destinées, selon le musicologue invité, Makis Solomos, à « éclairer et non à complexifier cette musique déjà difficile » – ou par des concerts-découverte dans des lieux non ritualisés. Il ne manque à ce Festival financé par Clermont-Communauté, la Ville de Clermont-Ferrand, la DRAC, le Conseil Général du Puy-de-dôme, le Conseil Régional d'Auvergne, que les moyens supplémentaires qui lui permettraient d'enrichir une équipe administrative réduite à l'unité, et ainsi d'élargir le cercle des spectateurs-auditeurs comme son territoire de résonance.

Echanges disciplinaires
Dans le cadre d'un festival dédié à des musiques qui ont un cousinage plus évident avec les arts plastiques, la photo, la vidéo, le cinéma, la danse et le théâtre expérimental qu'avec la Musique (du moins ce que l'on met généralement derrière ce terme avec une majuscule), il allait presque de soi de jeter un éclairage sur la pluridisciplinarité. Cela a pris la forme d'un workshop réunissant, entre le 4 au 11 juin, 8 jeunes artistes issus de toute les disciplines. A mi-distance, un conférencier, Paul-Victor Duquaire, universitaire et fondateur d'Electrobolochoc(1), est venu s'ajouter au groupe pour une réflexion plus théorique. Dans une mosquée désaffectée de Montferrand (à l'écart du centre-ville, on peut le regretter) se sont donc rassemblés un vidéaste, un graphiste, une plasticienne tendance peinture et installation, une plasticienne tendance performance, un chanteur, un musicien, une comédienne, un danseur, dont le point commun est qu'ils ont été les huit premiers jeunes artistes à bénéficier d'une bourse de création proposée par Clermont-Communauté.

De prime abord, une volonté de mettre en œuvre un acte pluridisciplinaire ne suffit pas à faire émerger des affinités créatrices. C'est donc le lieu lui-même qui devient, de fait, le premier matériau artistique fédérateur. Le premier jour, on le respire. A l'extérieur, une façade anonyme, à l'intérieur un vestibule avec pédiluves, une grande salle à piliers verte et blanche, un étage aménagé en bureaux et placards. Le deuxième jour, on s'en saisit. Etrangement, cependant, on se disperse dans l'espace et on joue aux quatre coins. La table du repas devient le lien, la cène de ces disciples occasionnels. « Ma démarche est très individuelle », confesse Eui Suk Cho, qui entreprend de tapisser l'un des quatre coins de la salle avec des prospectus publicitaires. « Travailler avec un autre artiste, c'est un choix, un désir », explique de son côté Sébastien Maloberti, qui décolle des panneaux isolants du plafond de la mosquée pour y peindre, au brou de noix, de fausses tâches d'humidité et avec deux de ses camarades, se met à imaginer la suite possible, à coup des slogans esthétiques comme « Sniffer la mosquette », « Tacher la mosquette », « Percer la mosquette », etc. Un autre angle se couvre d'un paysage « congés payés » sous le pinceau d'Anne-Marie Rognon, artiste peintre : une pelouse, une tente, un canari en cage, une table de ping-pong. Le cinquième jour, Marc Geneix, vidéaste, animera ce paysage mort d'une balle de ping-pong livrée à un va-et-vient répétitif et parfaitement surréaliste. Certains préfèrent quitter la mosquette et aller investir l'église romane toute proche ou peindre son ombre portée sur le trottoir. A l'étage, Julien Martin fait des vocalises derrière un guichet fermé pendant que deux danseurs clandestins venus de La Fada(2) les matérialisent dans l'espace, devant un mur peint d'un drapeau tricolore. Thierric Martin, quant à lui a choisi de s'enfermer dans le « büro » pour repeindre en vert la note bleue. Provoquer un acte transdisciplinaire semble artificiel à ces jeunes artistes pour qui c'est une démarche toute naturelle. Et pourtant, ça travaille ; ça travaille en effet, car au bout du compte, ce qui est interrogé ici, c'est l'acte créateur lui-même, son essence, sa nécessité, sa nature intime et sociale. Créer ne se décrète pas, ne se décide pas, cela advient. Ou n'advient pas. D'où l'importance de cette mise à disposition d'un « espace-temps » pour se laisser aller à la recherche d'une idée, recherche affranchie des lois de la production. Le lieu fonctionne comme un bocal et le geste artistique s'y déploie in situ et en temps réel. Car inventer une « idée » ne se fait pas en soi, il doit y avoir une nécessité. Accompagner la création artistique, c'est avant tout créer les conditions pour qu'il y ait nécessité à chercher une idée. Comme disait Deleuze, « un créateur, ce n'est pas un être qui travaille pour le plaisir ; un créateur ne fait que ce dont il a besoin absolument ».

Le paradoxe de l'atelier
La seconde notion interrogée dans cette expérience, c'est le rapport au public. Le cinquième jour, le workshop est ouvert aux regards extérieurs. Les artistes ressentent cette obligation comme une contrainte pesante. Mais là encore, une leçon se révèle : l'artiste ne livre pas un produit fini, prêt à être consommé ; il se présente plutôt comme l'organisateur de la perception ; il oriente, articule les regards au gré de sa propre subjectivité saisie à un instant donné, bien plus qu'il n'offre à voir un objet, tant il est vrai que la réalité n'est pas fixe, mais se construit à tout instant. Enfin, et même si cela va de soi, le workshop met en lumière, combien le processus de création est constitutif de l'identité. Quelle nécessité ont les artistes de (se) montrer, (s')exposer, à (se) mettre en scène ? Cela non plus, ça ne se décrète pas et ça ne répond pas (forcément) à une commande. Il y a, chez les jeunes artistes en présence, quelque chose de fondamentalement frondeur. On veut un lieu mais c'est pour mieux s'en affranchir, on veut une institution mais pour mieux la subvertir, comme si le lieu institutionnel, centralisateur, fonctionnait comme la norme à laquelle il faut se mesurer, se comparer, s'opposer pour mieux se définir soi. Le workshop est au bout du compte le retour à soi. Se trouve interrogée ainsi la formation elle-même : d'un côté, la culture officielle qui compartimente les savoirs et les esthétiques comme l'Ecole (des Beaux Arts) où l'« on m'a parlé de John Cage sans me parler de Merce Cunningham ; or, le jour où j'ai rencontré Cunningham, j'ai su que je voulais être danseur », dit l'un d'entre eux ; de l'autre côté, il y a la culture du squat, en marge des lieux institutionnels, qui semble de fait vouée à la pluridisciplinarité (ou à la transdisciplinarité). Le workshop, c'est le lieu naturel d'un paradoxe que le workshop toutefois ne résout pas : d'une part, le besoin d'un lieu ou plutôt d'un « espace-temps », le seul visible et donc repérable pour les institutions aptes à financer le travail des artistes ; de l'autre, la revendication d'une liberté créatrice hors cadre institutionnel, non contrainte par les lois de la production.

Certains, parmi ces jeunes artistes, ont contourné le paradoxe en créant leur propre lieu ou événement. 13 bis(3), est un exemple : il s'agit d'un local avec caves voutées dans un vieux quartier du centre-ville, où les artistes émergents exposent des artistes reconnus ; là, ils sont tout à la fois commissaires d'exposition, installateurs, chargés de communication, transporteurs... Cela leur vaut la visite de leurs pairs patentés ou du directeur du FRAC Auvergne ; c'est aussi le moyen de se créer un réseau indispensable et de se faire reconnaître par les administrations susceptibles de les subventionner en tant qu'artistes. « Faire vivre un lieu, c'est en soi une œuvre », disent-ils. Finalement, c'est le mérite de ce workshop : concilier l'individualisme qui préside à l'acte de création et l'espace dans la cité où cet acte de création est visible, c'est-à-dire où l'on sait pouvoir trouver des artistes en travail, en recherche. Au final et concrètement, la « production », la partie visible de ce workshop, prendra la forme d'un DVD sur lequel les artistes vont de fait travailler tous ensemble. Ce sera la mise en forme des recherches faites dans la mosquée désaffectée. Ce sera également une sorte de catalogue non pas d'œuvres mais d'artistes en œuvre. Les artistes réunis dans le workshop sont : David Audinet, musicien membre du collectif Musique en Friche ; Eui Suk Cho, plasticienne, performeuse ; Thomas David, vidéaste ; Marc Geneix, vidéaste ; Séverine Leblanc, comédienne ; Sebastien Maloberti, plasticien, membre du collectif In Extenso ; Dominique Martin, musicien, membre du trio Perséphone ; Julien Martin chanteur, membre du collectif Musique en Friche ; Thierric Martin, graphiste, photographe ; Marion Robin, plasticienne ; Anne Marie Rognon, plasticienne. Parmi leurs projets individuels ou partagés : faire les démarches pour conserver l'usage de la mosquée désaffectée, dont il fallu rendre les clefs.

Angelina Berforini

1. Electrobolochoc (www.electrobolochoc.fr) est un atelier séminal transdisciplinaire fondé dans l'Allier en 2OO5, entre autre par Paul-Victor Duquaire : il accueille en résidence des créateurs interdisciplinaires « qui se donnent pour tâche d'aller à l'essentiel des nœuds de la création, déplacement, répétition, jouissance, sécrétion, sépulture... »
2. La FADA : Fédération d'Artistes (et d'Associations) Demandeurs d'Asile ; des jeunes artistes sans lieu, comme indiqué, ont squatté une maison proche de l'Université, 1 rue Kessler à Clermont-Ferrand, et la font vivre par des expositions et des performances permanentes. Contact : La.fada.clermont@gmail.com
3. Le 13 bis, galerie alternative, 1 rue Neyron à Clermont-Ferrand, présente actuellement des œuvres de Roland Cognet


La 9e édition du festival Musiques Démesurées s'est tenue du 9 au 16 juin 2007 à Clermont-Ferrand. www.musiquesdemesurees.net


Angelina BERFORINI,
Publié le 2007-06-27

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu
Thème(s) : festival, nouvelles pratiques sonores, Création sonore,
Mot(s) Important(s) : festival, musique électro-acoustique, création contemporaine, public, interdisciplinarité, workshop,
Artiste(s) : Angelina BERFORINI (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : http://www.musiquesdemesurees.net