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«Cenizas»



Cenizas de Daniel Larrieu invite à une flânerie vers la mort entre gravité et légereté.


Quelques jours après la représentation, que reste-t-il du Carmen de Jirí Kylián, qui fut présenté en ouverture de cette septième édition du Festival de Marseille? De brillants et agréables assemblages de couleurs et de mouvements enserrés dans un cadre formel assez rassurant. Mais, les variations autour de l'objet culturel, aussi subtiles soient-elles, ne nous ont finalement pas ouvert d'horizon. Prisonnières de leur propre écho, refusant de dépasser un canevas narratif explicite, elles circonscrivent par-là même l'imaginaire dans des territoires balisés. La légèreté prend alors, rétroactivement, une coloration un peu vaine.
La délicatesse de Daniel Larrieu est autrement inconfortablement puissante. Comme à son habitude, à partir d'une matière très hétérogène, le chorégraphe construit des assemblages sensibles et aussi fragiles qu'un souffle de vie. Pour Cenizas, Larrieu a choisi le dépaysement comme point de vue. Cenizas, cendres en espagnol, substance qui symbolise idéalement la légèreté et la gravité, s'est fabriquée en partie au Mexique où Daniel Larrieu s'est intéressé au donzon, tango doux d'origine cubaine, et en Georgie, où il a rencontré le marionnettiste Rezo Gabriadzé.
Mais, avec ce chorégraphe, le thème n'est que le contexte et le prétexte d'une rencontre entre des individus et la matière du monde. «Le travail de la compagnie s'organise autour d'une cartographie liant les paysages de la poésie, du texte, de la musique, de la matière textile ou sonore, du travail du corps, de rencontres, d'aventures et de voyages. La qualité et l'expérience des interprètes participent à la part active du visible comme les notions de hasard et de jeux». Le véritable sujet de toutes ses pièces est à la fois simple et évident: l'étrange animal humain et sa petite planète même pas ronde. Le milieu change et influe sur les pratiques de la créature, mais l'essence reste la même.
Avec Cenizas, Larrieu nous entraîne dans des territoires faussement paisibles, ou l'humanité se joue d'elle-même. Tout est dit en peu de gestes et encore moins de mots, comme dans ces grandes chansons populaires dont la simplicité lumineuse fait venir les larmes aux yeux. La dramaturgie procède autant de l'unité spatiale et temporelle à l'intérieur de tableaux parfaitement finalisés que de la franche rupture entre chaque séquence. Le hasard et la nécessité appliqués à l'art. Chaque mouvement, du plus sophistiqué au plus «naturel», du plus composé au plus minimal, semble répondre à une exigence interne. On danse, on respire, on rêve éveillé, on se cherche, on croit se trouver et pourtant on se rate de peu. Un spectacle un peu lent? On avance toujours trop vite vers la mort, alors, franchement, pourquoi hâter le dénouement? Cenizas, oeuvre à la sérénité lucide, est une invitation à flâner, pour contempler, en chemin. On peut prendre bien des détours, la proposition nous y incite et nous accompagne au-delà de l'espace étriqué de la représentation. Les résonances ne s'épuiseront pas de sitôt. La pièce nous habite durablement et «habiter c'est déjà danser»*.

*In le site du groupe Dunes (lafriche.org/groupedunes) : Le point de vue de Daniel Larrieu

Frédéric KAHN,

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Daniel LARRIEU (chorégraphe), Frédéric KAHN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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