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Pour "Le Retour au désert", contre la Comédie Française, pas d'état d'âme


Par François Koltès



François Koltès, frère et ayant-droit de Bernard-Marie Koltès revient, à travers un « billet d'humeur », sur la « polémique » qui l'a opposé récemment à la Comédie Française. Un billet complété par une tribune de Bruno Tackels.


Voilà donc que l'« affaire Koltès » tapage sur la scène médiatique, grimant le débat à l'encre polémique... Le 22 mars dernier, François Koltès, frère et ayant droit de Bernard-Marie Koltès, refusait en effet de proroger au-delà de la trentième représentation le contrat permettant à la Comédie-Française de présenter Le Retour au désert, entré au répertoire le 17 février dans la mise en scène de Muriel Mayette, également Administrateur général de la maison de Molière. Regrettant que, contrairement au souhait de l'auteur, « le rôle d'Aziz ne soit pas confié à un acteur arabe », comme il le déclarait au Monde (24 février 2007), François Koltès décidait de durcir le ton face à la réaction de Muriel Mayette, qui organisait notamment un débat sur « L'héritage Koltès ou du métissage des distributions ». « Non content de ne pas tenir ses engagements [...], le premier théâtre de France revendique publiquement son manquement », expliquait-il dans un communiqué diffusé par l'AFP le 22 mars 2007.
Aussitôt dit, qu'une salve de « sifflets », tribunes, points de vue, propos, « enquêtes »... paraissaient dans la presse pour évoquer « la discrimination ethnique au théâtre », la « censure », le « racisme absolu », le « terrorisme à l'envers », « les tragédies du droits d'auteur », les « abus du droit moral des ayants droit », etc. Plus deux procès intentés par la Comédie Française à François Koltès, l'un, qui s'est tenu le 29 mai, pour le préjudice financier dû à l'interruption de l'exploitation du spectacle, l'autre, le 20 juin, pour diffamation et « incitation à la haine raciale ».
Dans ce brouhaha d'arguments, souvent flous, non vérifiés, voire contraires, qui sonnent la charge contre un homme seul, croqué en censeur rigide arc-bouté sur son pouvoir d'ayant droit, il semble impératif de permettre à l'« accusé » de donner la réplique. Impératif parce que le théâtre et la presse doivent rester des espaces de débats, contradictoires.
Il ne s'agit pas ici de trancher une question qui exigerait de démêler minutieusement les faits et les allégations, mais de faire entendre une voix au milieu du tir groupé. Un principe de liberté et de responsabilité.

Gwénola David




Pour Le Retour au désert, contre la Comédie Française, pas d'état d'âme

Cela ne sera qu'un billet d'humeur, finalement. Je pensais dire autre chose, quelques lignes plus en rapport avec l'œuvre de Bernard, avec lui-même et avec ceux qui sont rassemblés sous le petit nuage qui cache le soleil – vous l'avez peut-être lu – dont la multitude grossit de jour en jour pareil, jadis, au ventre d'une mère dont on ne savait pas, jusqu'à l'accouchement, ce qui allait sortir.

Je n'ai pourtant pas envie de revenir sur le déroulement d'une affaire sordide et sans intérêt : un ratage suivi d'une culbute pour rétablir et conforter une situation devenue périlleuse. Les insultes, les mensonges, puis – devant deux tribunaux –, l'accusation qui me fustige : « ...les propos nauséabonds de François Koltès, passibles de l'article 24 de la loi de juillet 1881..... » qui condamne ceux qui auront été coupables « d'incitation à la haine raciale » !

C'est maintenant cela qu'il faut dire et pas autre chose : la Comédie Française prend sur elle, parce qu'elle estime qu'on ne peut pas lui résister, d'ignorer, puis de modifier, et enfin de nettoyer et d'oblitérer à coups répétés, comme un enfant raye son dessin jusqu'à en graver la table, l'essence même de ce qui fait l'œuvre d'un auteur. Elle le crie dans la presse, elle le revendique dans ses assignations et elle l'affirme par deux fois, haut et fort, devant le tribunal.
Qu'elle ne tourne pas autour du pot : cette affaire vise spécifiquement l'auteur qui n'est plus là pour se défendre. Il ne reste que moi, comme personne vivante, qu'on puisse détruire. C'est donc moi, par un tour de passe-passe, qui suis nommé raciste. Cette manière de fonctionner qui fait honte à la Culture est inadmissible.

Ce n'est pas parce que l'on a cherché à grands frais le soutien judiciaire et que l'on est conforté par la sentence : « Un Arabe ? Ah, bon ? Où c'est marqué ? », que la pensée de l'auteur n'existe pas ou peut être annulée.

Ce n'est pas parce qu'avec des affirmations mensongères, des témoignages contradictoires, on tente par tous les moyens de m'impliquer dans ce spectacle, que l'on peut éluder les questions : qui est responsable de ce spectacle ? Qui a pris la responsabilité de mettre en scène, pour la première fois dans ce qu'on nomme le premier théâtre de France, un des plus grands auteurs des dernières années ? Un auteur qui n'aurait pas écrit sans la présence des immigrés en France, qui n'aurait pas écrit sans que leurs corps et leur voix soient sur scène ?

Voilà la dureté de cette affaire, voilà la responsabilité de ceux qui dévoient une œuvre artistique qui a encore et aura longtemps encore une résonance dont on commence seulement maintenant à imaginer la portée. Cette œuvre n'est pas consensuelle, elle n'est pas intellectuelle. C'est une œuvre populaire. Pourriez-vous expliquer aux gens des banlieues que l'Arabe de Koltès n'est pas vraiment arabe puisqu'on ne peut le prouver, que l'Arabe de Koltès est un rôle, que l'Arabe de Koltès est une convention ? Je vous laisse le soin d'expliquer cela aux gamins des quartiers nord de Marseille.

Cette œuvre, que cela plaise ou non, fout la merde : c'est cela qu'il faut entendre ! Et c'est pourtant l'œuvre d'un grand poète !

Méfions-nous du petit nuage qui cache le soleil, méfions-nous de la mère et de son ventre-là ! Ceux de la race de Bernard y sont serrés, en multitude. Ce ventre oublié, rejeté, repoussé indéfiniment au-delà de frontières qu'on ne cesse de croire bien closes pour se rassurer, pourrait bien un jour exploser dans la lumière et brûler jusqu'à la cendre notre monde de certitudes.

François Koltès


François KOLTèS, Gwénola DAVID,
Publié le 2007-06-27

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : billet d'humeur
Thème(s) : théâtre, droits d'auteur, mise en scène,
Mot(s) Important(s) : conflit, racisme, théâtre, représentation, affaire, réponse,
Artiste(s) : Bernard-Marie KOLTES (auteur), François KOLTèS (rédacteur), Gwénola DAVID (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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