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Rencontre avec Benoît Lachambre à Latitudes Contemporaines
La soirée de clôture de Latitudes Contemporaines, à Lille, a permis de découvrir à la suite, chose rare, quatre courtes pièces qu'un même chorégraphe, Benoît Lachambre, a écrites pour d'autres. Une occasion de découvrir ce qui circule entre un chorégraphe et ses interprètes, par la figure du solo.
Pour informelle qu'elle soit, la conversation semble dévier sans cesse et l'on perd de vue le centre que l'on s'était fixé. On essaie l'un comme l'autre de parler de solo, mais on en revient toujours aux mêmes mots : rencontre, échange, dialogue... Quelques mots échangés avec Benoît Lachambre au sortir de la soirée qui lui était consacrée, en fermeture de cette nouvelle édition de Latitudes Contemporaines, le jeune festival lillois. Une brillante idée de programmation que de réunir dans une même soirée quatre pièces signées d'un même chorégraphe, quatre soli pour des interprètes différentes. Par ordre d'apparition : Hannah Hedman, Saskia Höbling, Marion Ballester et Louise Lecavalier.
Aucune de ces pièces n'est une première, mais, pour la première fois réunies, elles apparaissent sous un jour nouveau : en regardant chacune de ces danseuses sur scène, Benoît Lachambre comprend pour la première fois à quel point il est présent à leurs côtés : « Je pensais que les pièces étaient très différentes, mais je me rends compte à quel point il y avait des points communs. Il y a quelque chose dans le processus qui crée une certaine signature, quelque chose peut-être de l'ordre du fantasme... »
Le solo est une figure qui intrigue. Il intrigue car il a la forme d'un paradoxe : un véritable solo est-il seulement envisageable ? N'est-il pas toujours question de circulation, de mise en rapport, de différence d'intensité entre deux pôles? A l'origine, il y a un groupe duquel on se détache, temporairement. Avec lequel on coupe, pour briller un instant, avant de se fondre à nouveau.
La monophonie absolue d'une voix unique ne dialoguant qu'avec le silence est des plus rares : la figure romantique du soliste n'est pas envisageable hors de l'instrument polyphonique qui dialogue avec lui même.
En danse classique, le solo existe par rapport au corps de ballet mais aussi et surtout par rapport au duo : les couples de protagonistes se font et se défont. Un solo mettrait donc en lumière un autre, absent?
Le solo, c'est peut-être faire « l'expérience de la distance », pour reprendre l'expression de Peter Szendy analysant le jeu de Thelonious Monk (in Membres fantômes, Editions de Minuit). Distance entre deux mains sur un clavier, intervalles entre les notes d'un accord, entre deux corps dansants, entre un individu et un regard. Cette proximité s'accroît à mesure de l'éloignement. Ou bien est-ce l'inverse...
« Ce qui pourrait me donner le rôle de chorégraphe, ici, c'est que je me tiens à l'extérieur », poursuit Benoît Lachambre. Il y a quelque chose de l'ordre du magnétisme, dans ce rapport de distance et d'observation : « Je vois danser Louise [Lecavalier, Ndlr.] depuis le début des années 1980, et j'ai toujours voulu faire quelque chose avec elle... Et c'est maintenant seulement que ça s'est fait. Elle m'a beaucoup vu danser, je l'ai beaucoup vue danser. Cela nous a nourris mutuellement. » Le désir doit circuler, être partagé entre deux pôles – « Il faut rêver ensemble, la majorité du mouvement venait d'un rêve commun », ajoute le chorégraphe. Il faut partager quelque chose qui justement ne peut se partager : un paysage mental, une physicalité... D'où cette tension qui tient deux individus ensemble.
Mais quand commence-t-on à s'accorder? Quand débute une collaboration, où commence une rencontre? C'est souvent hors de la scène que Benoît Lachambre puise la matière de ces soli, partant toujours des individus qu'il a en face de lui : « Je travaille rarement contre quelqu'un... Dans Lugares Comunes [sa dernière pièce de groupe, Ndlr.], j'essayais d'effacer les styles personnels en passant par un travail de métaphore. Mais pour un solo, non, c'est l'inverse. Par exemple, j'aimais énormément la manière dont, Saskia [Höbling, Ndlr.] communiquait avec les mains, les gestes, ce que je percevais de son processus de pensée et la manière dont elle expliquait les choses à partir de ce processus : nous sommes partis de là... » Avant de mettre les pieds en studio, quelque chose se tisse déjà qui passe par le langage et le regard. Dans ce contexte, autour d'une table, d'un verre, entre Benoît et ses interprètes, une intimité se crée. La question est alors de savoir ce qu'il en restera ou plutôt comment elle se transformera quand le bord de la scène tracera une ligne nette entre eux. Bien sûr, la limite n'est jamais aussi rectiligne et Benoît Lachambre aime à en jouer : de la manière la plus évidente dans le solo de Saskia Höbling, où il apparaît en préambule dans des vidéos de Laurent Goldring ; ou encore avec Marion Ballester, qu'il recouvre peu à peu de vêtements.
Un dernier détail, qui n'échappera à personne : la majorité des artistes avec qui il dialogue ainsi, sont des femmes. Et Benoît Lachambre de se confier : « J'ai toujours eu plus de facilités à dialoguer avec des femmes. Je viens d'une société très machiste mais où j'ai été élevé par des femmes. » A travers ce détour par l'histoire personnelle, on ne sait plus alors qui prête sa voix à qui, dans ces figures de dialogues infinis que sont les soli.
Florent Delval
Enat et le jardin des icônes, solo pour Hannah Hedman ; rrr... (reading readings reading), solo pour Saskia Höblin ; Les Portes-Heures de paroles, solo pour Marion Ballester ; « I » is memory, solo pour Louise Lecavalier, de Benoît Lachambre, ont été présentés dans le cadre du festival Latitudes contemporaines 2007, qui s'est tenu à Lille, du 14 au 23 juin. www.latitudescontemporaines.org
Florent DELVAL,
Publié le 2007-06-27
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : festival, danse contemporaine, chorégraphie,
Mot(s) Important(s) : représentation, danse contemporaine, solo, événement, rencontre, danseur,
Artiste(s) : Benoît LACHAMBRE (chorégraphe-interprète), Florent DELVAL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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