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Ils jouent bien, les vieux


La nuit des temps, de Patrick Conan et Valérie Deronzier



Au STudio de l'Ermitage à Paris, Patrick Conan met en scène et en marionnettes La Nuit des temps, un texte de Valérie Deronzier qui fait vivre avec une tendre cruauté le petit monde d'un asile gériatrique.


Sur l'invitation, les « pensionnaires de la résidence Au Bois Dormant » se déclarent « heureux d'être manipulés ». On voit de tout, en Avignon. Des gueux « marginaux » dans les spectacles de l'Italien Pippo Delbono, des enfants errants des rues de Dakar dans un «parcours-installation » de Jean-Michel Bruyère... Alors pourquoi pas les pensionnaires de la résidence Au Bois Dormant, retraités en maison faite pour ça, retraités de tout, déjà retirés de la vie en sale attente du dernier voyage ? Ils jouent bien, les vieux, avec leurs petites silhouettes voûtées, leurs démarches chancelantes doucement fourrées dans la laine des pantoufles, leurs têtes creusées de rides qui ne se relèvent plus que par intermittence, et quand même, malgré tout, l'enfance qui revient en jeux dérisoires, en rêves buissonniers, en petites espiègleries mutines vite sanctionnées par les rodomontades de Madame, la surveillante en chef du petit manège des vieux. Au Bois Dormant.
Nous sommes en pleine Nuit des temps, un concentré d'asile gériatrique sur quelques mètres carrés, mis en scène par Patrick Conan à partir d'un texte de Valérie Deronzier. Les retraités ont un corps en sac de blé, et des têtes en papier mâché. Des marionnettes, donc, pour figurer cette vieillesse-là, laissée-pour-compte, abandonnée un jour de départ en vacances, mise en consigne définitive par une progéniture oublieuse, à l'écart des regards. Cachez ces vieilles peaux que nous ne saurions voir. C'est pathétique, la vieillesse d'en-bas. Valérie Deronzier a su trouver les mots qui ont du tact, qui ne larmoient pas, pour brosser cette humanité en rade échouée dans l'une de ces « résidences » sans âme. C'est cruellement tendre, poétiquement vrai, à la fois précis et elliptique.
Les marionnettes de Patrick Conan, manipulées à vue et sans esbroufe par Odile Bouvais, Virginie Gaillard et Jean-Louis Ouvrard, construisent « l'espace intime d'un petit théâtre du monde », lui donnent vie dans des gestes de peu qui aiguisent l'écoute et le regard, et qui, à rebours des efficiences méga-spectaculaires, épaississent le temps pour en extraire une épatante légèreté. A la tête de la compagnie Garin Tousseboeuf, qu'il a créée en 1987 (joliment domiciliée aux Granges de l'Oisillière, à Savenay, près de Nantes), Patrick Conan adapte pour la marionnette textes classiques et contemporains. En dehors des facilités infantilisantes. Bruno Tackels estime que « l'irruption du texte dans le monde des marionnettes ressemble à celle du mannequin dans l'univers des metteurs en scène du théâtre d'art. Dans les deux cas, on sent bien que c'est le corps étranger, le moins attendu, le plus éloigné qui peut, justement, faire avancer le travail » 1. La création de La Nuit des temps en apporte une nouvelle démonstration. En mettant en scène le corps de la vieillesse avec une subtilité et une délicatesse qui éloignent le spectre de la caricature guignolesque, Patrick Conan prouve que l'art de la marionnette dispose des ressources nécessaires pour dire le monde, à l'endroit où celui-ci se retranche du visible. Le spectacle est issu d'une commande d'écriture, née à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon lors d'un cycle de rencontres auteurs-marionnettistes. A la Chartreuse, la création trouve un écrin parfait dans l'espace quasi tombal de la Cave de 25 toises. Avant de remonter au jour, les spectateurs de cette Nuit des temps découvrent d'autres pensionnaires de la résidence Au bois dormant, figurines d'un temps arrêté, dont le théâtre nourrit la mémoire revenante.

Jean-Marc Adolphe

1 – in « Voix d'auteurs et marionnettes », numéro spécial de la revue Alternatives théâtrales, en co-édition avec l'Institut international de la marionnette, avril 2002.


La Nuit des temps... au bord d'une forêt profonde..., de Valérie Deronzier,mise en scène de Patrick Conan, création de la compagnie Garin Trousseboeuf, du 24 mars au 11 avril, programmé par le Théâtre de la Marionnette, au Studio de l'Ermitage, 8, rue de l'Ermitage, à Paris.
Tél. 01 44 64 79 70





Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2002-07-15

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : marionnette,
Mot(s) Important(s) : manipulation,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Patrick CONAN (metteur en scène), Valérie DERONZIER (écrivain), Pippo DELBONO (metteur en scène), Jean Michel BRUYERE (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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