Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Narcisse entre deux eaux


Fabrice Lambert à Uzès Danse



Fabrice Lambert se laisse prendre au piège magnifique du potentiel spéculaire de toute présence même.


Fabrice Lambert est l'héritier d'un courant de la chorégraphie qui revendique un lien direct et premier au corps. Pareil postulat s'oppose implicitement aux démarches plus nouvelles, et intellectuellement plus élaborées, qui, avant toute chose, soupçonnent les significations du corps. La question serait exclusivement théorique, qu'on interpellerait donc ce chorégraphe, pour lui rappeler à quel point tout passage par la représentation ruine les candeurs de soi, et ouvre un temps d'irréductible crise. Cela très particulièrement dans le cas qui veut que Fabrice Lambert soit doté d'une apparence physique outrancièrement archétypique de la tradition du « danseur magnifique ». Qu'il se montre, et cela suffit à ébranler tout un chantier critique. Comment en sortir ?
Or la question ne se joue pas que sur le plan théorique. Et c'est heureux. Dans G comme Gravité, qu'il interprète lui-même, le chorégraphe est saisi d'un génie de l'ellipse magnifique. On ne peut imaginer procédé plus simple qu'une fine pellicule d'eau répandue en plan horizontal sur un plateau de cinq mètres sur cinq, que traverse une lumière pour la redoubler et la projeter sous forme d'image en plan vertical, de la même taille, sur un écran jointif, en fond de scène. Comme marchant sur les eaux, Fabrice Lambert évolue sur ce plan aquifère, dans une grande économie de ses gestes.
La plus subtile inflexion d'un mouvement, le lâcher d'une nuance de pesanteur, un pas effleuré comme caresse, suffisent à rider la surface aquatique. Au mur, en image, il en découle un rayonnement d'ondes, de nappes, de ressacs, dans un jeu fascinant de dilutions, d'absorptions, expansions, rétractations animant la couche liquide. Le danseur, d'une présence densifiée par sa posture érigée entre les deux plans du dispositif, est l'opérateur de cette transmutation, de ce jeu plastique, à la texture diaphane, d'un grand pouvoir onirique. La saisie scopique opère dans l'instantané de ces deux niveaux de manifestation du réel : d'une part la banalité d'un pur phénomène physique, d'autre part son glissement transcendant dans un imaginaire enchanté.
Cette stratégie spéculaire produit une puissance de fascination, où le miroir s'anime, déborde, et Lambert se dissout en formes ambiguës, ombres fœtales, diffractions absentées, éclats estompés. S'y réveillent des figures angéliques, cosmiques, ou mythologiques, dans un maelström que sillonneraient nymphes et dauphins. En usant d'un procédé scénique simplissime, G comme Gravité parvient donc à déployer le potentiel illusionniste que recèle la réduction de toute présence effective d'un corps sur un plateau devant des spectateurs. On se prend à rêver que Lambert en affronte la logique narcissique implicite, complexifie la relation qu'elle induit, assume consciemment une séparation de l'interprétation.

Gérard MAYEN

G comme Gravité était programmé le mardi 19 juin 2007 par le festival Uzès Danse.


Gérard MAYEN,
Publié le 2007-06-28

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu
Thème(s) : festival, danse contemporaine, scénographie,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, chorégraphie, scénographie, création contemporaine, eau, danseur,
Artiste(s) : Fabrice Lambert (chorégraphe-interprète), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :