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Perfection à saturation


Christian Rizzo à Montpellier Danse



Plus un grain d'impureté dans la dernière composition de Christian Rizzo, au comble de la maîtrise.


Lorsque le potentiel d'une interprète est à ce point magnifié, on est tenté de considérer que la danseuse Julie Guibert partage la cosignature de la dernière « proposition » (c'est son propre terme) de Christian Rizzo, B.c, Janvier 1545, Fontainebleau. On néglige trop souvent la qualité particulière de ce chorégraphe plasticien, qui réside dans son talent à faire œuvre de la rencontre même. Sous cet angle, ce nouvel opus hérite en droite ligne de son expérience réussie au sein du Ballet de l'Opéra de Lyon, pour lequel il créa en 2004 Ni fleurs, ni Ford mustang. Il y rencontra Julie Guibert. Il apprécia « son incroyable intelligence physique du plateau ». A présent, B.c, Janvier 1545, Fontainebleau célèbre celle-ci comme source d'inspiration.
Le titre de la pièce mérite qu'on s'y attarde au-delà de l'anecdote. En 1545, à Fontainebleau, Benvenutto Cellini doit livrer deux sculptures que François 1er lui a commandées. Mais il n'a eu le temps d'en réaliser qu'une. Comment se protéger de l'ire du monarque ? L'artiste imagine un système qui met sa réalisation en mouvement et en lumière. On s'extasia !
Voilà pour la métaphore du projet artistique de Christian Rizzo, qui peuple cette fois la scène de suspensions aériennes de formes plastiques molles, d'un noir cru, tendant à l'écoulement massif vers le bas. Là il émerveille le plateau, d'un semi de verres où scintillent de petites flammes à l'image des veilleuses par lesquelles on signifie un vœu, une intention, contre menue monnaie dans les églises. Caty Olive, créatrice lumière, se jouera du tremblé des fascinations que ce dispositif discret autorise. Enfin, faisant suite à une très longue plage initiale de silence, c'est finalement encore du côté plastique qu'on serait tenté de ranger la compression sonore implacable, ample et ronde, roulant comme une échappée à l'infini, du musicien Gérome Nox. Le chorégraphe lui-même borde l'action scénique, par sa présence extrêmement sobre, visage masqué sous l'apparence d'un lapin ludique (un peu convenue, à la longue).
Christian Rizzo est ici l'officiant d'une simple célébration, toute dévolue à l'évolution détachée de Julie Guibert. Soit un précis de perfection du geste dansé, exacerbée jusqu'aux limites d'une extravagance fantasmatique. Relève-t-elle de l'excellence de la verticalité néo-classique, qu'elle est ici rehaussée sur de vertigineux talons aiguilles, aiguisant le sens de sa cambrure accentuée sur la crête extrême du déséquilibre retenu. La danseuse orchestre une expérience de la durée, procède à un distillé tonique, en découpant au scalpel les incisions de ses gestes dans l'espace, en renversant patiemment jusqu'au sol le déroulé infini de ses méthodiques transferts de masses. Rien d'évanescent. Mais nulle fioriture ou surcharge. Toujours une juste netteté des plans, des angles, des directions, une constance de la charge, déployant tous les paradoxes imaginables du potentiel des intentions directionnelles dans l'espace. Tout alors résonne avec le dispositif plastique, sonore et lumineux qui peuple celui-ci. Une énergie des transmutations se matérialise. L'angulation d'un membre, le renversé de la tête, l'enroulement d'un tour sur soi, résonnent en échos densifiés qui se saisissent de l'utopie du haut lieu scénique.
Sans qu'on ne sache trop comment fonder théoriquement ces notions, on s'éprouve ici confronté à l'évidence d'une réussite absolue de la représentation ; à une sensation de perfection dans la maîtrise d'une forme. Jusqu'à suffocation. Jusqu'à saturation. Reste-t-il place à l'impur ? Si B.c, Janvier 1545, Fontainebleau vaut parabole de la relation de l'artiste au pouvoir, mais aussi questionnement du pouvoir qu'il détient en propre, alors cette pièce n'a rien d'apaisant en définitive, pour qui voudrait se rassurer à peu de frais imaginaires. Christian Rizzo assure pratiquer l'interdisciplinarité sur le mode des évidences enfantines. Cela n'est évidemment plus possible, à un tel niveau de talent. On espère, et du reste on suppose qu'il en est tout à fait conscient.

Gérard MAYEN

B.c, Janvier 1545, Fontainebleau a été créé le 24 juin 2007 au Chai du Terral, dans le cadre de Montpellier Danse 07.


Gérard MAYEN,
Publié le 2007-06-28

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu
Thème(s) : danse contemporaine, chorégraphie, création contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, chorégraphie, création contemporaine, talents, utopie, scénographie,
Artiste(s) : Christian RIZZO (chorégraphe-interprète), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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