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Une absence irremplaçable
Christine Jouve et patrickandrédepuis1966 à Montpellier Danse
Pas de France sans Algérie. Le corps plastique façonné par Christine Jouve et Patrickandrédepuis1966 produit un effleurement de conscience obsédant.
Outre une très belle manière d'accoucher aux lendemains de la création de sa pièce, on trouve quelque chose d'excitant aux développements les plus récents du parcours artistique de Christine Jouve. On la pensait quelque peu figée – ô magnifiquement – dans les ciselures de son écriture gestuelle. Mais on la découvre performeuse dans l'abracadabrante pièce à poils de Catherine Contour ; et à présent s'adonnant à la conception de France-Algérie, forme scénique inclassable, aux côtés du plasticien patrickandrédepuis1966. Que sa grossesse lui ait fait quitter ce plateau intervient comme accélérateur supplémentaire de l'impressionnante ouverture de cette pièce. On ne sait, en définitive, y séparer ce qui relèverait d'un acte d'écriture chorégraphique d'une part, astreinte à se dessaisir d'une forme à destination d'un(e) interprète, et d'autre part d'une performance de plasticien à régime unique, engendrant le monde à l'image de ce qu'il façonne.
Soit le gigantesque plateau du Théâtre du Hangar, que les deux interprètes (dont Patrickandrédepuis1966 lui-même) arpentent avec constance, volontiers dans de régulières remontées de fond à front de scène. Tout est posé, tranquillisé, maîtrisé, jusqu'aux durées, qu'on finit par éprouver à peu près égales, de la vingtaine d'unités de performances qui s'enchaînent l'une après l'autre dans cette pièce. Sur ce fond de déroulé étale, les actions ne connaissent aucune solution de continuité narrative. Elles se renouvellent, et se valent. France-Algérie renonce aux habituelles modulations d'intensité dramaturgique. En revanche, cette pièce appelle une disponibilité à la relance de brefs instants de curiosité pour des actions isolées, effectives, en définitive énigmatiques.
Un bocal aquarium, un bouquet de roses, de grands drapés de plastique, un tambourin, des pots de conserve domestiques, un micro-ordinateur, une bouée grimée en pneu de roue factice, deux drapeaux, etc, sont sagement rangés en bords de plateau. Pour mener leurs actions, les deux performers puisent dans cet inventaire à la Prévert, et mettent en scène ces objets dans des productions inattendues, inscrites sur le fond blanc général de l'espace, transparent dans la lumière du jour qui le baigne, pour ensuite les ranger tout aussi méthodiquement.
Dans l'impossibilité de produire une analyse globale des ces unités d'action, encore moins une description systématique exhaustive, on passera par l'exemple. Exemple donc : Pactrickandrédepuis1966 se saisit du bouquet de roses. Il vient s'asseoir au sol, en front de scène. Des branches fleuries, il arrache une épine. Il s'en sert pour inciser la peau de l'un de ses pieds (du sang coule), et finalement l'enfouir dans ses chairs. Il réédite cette scarification, conduite sans éclat ni sursaut ni tapage, dans la tonalité d'une évidence du marquage, de la stigmatisation, de l'enfouissement douloureux des signes. France. Algérie. Dans ce cas, une résonance sémiotique peut se percevoir assez explicitement. De même quand un french kiss opère au travers de la toile de l'étendard national. En revanche, tout se suspend quand l'interprète féminine s'enroule magnifiquement des drapés plastiques traînant au sol, par un simple tournoiement sur ses pieds, pour abandonner ces matières, métamorphosées en un champ de sculptures aléatoires et tassées.
Les deux artistes oeuvrent rarement au contact, ménagent toujours entre eux l'espace et le temps de l'observation. Ils excitent sourdement l'hypothèse de la rencontre possible. Quand celle-ci se produit, elle prend des proportions manifestes, dans des structures de portés disputés, de partages d'objets, d'imbrications gigognes. Les rapports sont ceux de l'épuisement des formes et des duplications sans suite. La répétition chorégraphique s'insinue dans l'instantané de la performance plastique. Les signes, inventifs, à profusion, se croisent en réseau, et tissent une résonance de sens infiniment ouverte, au bout du compte retenue.
France. Algérie. Il n'est pas une seconde où quiconque ne se vive habité de la conscience de cette présence sue de l'altérité, tissée de mémoire partagée. Conscience en grande part énigmatique, voire fantasmatiquement inquiétante. Mais on ne pourrait se concevoir sans qu'elle existe, obsédante et constitutive. Nécessaire. France-Algérie agence ce territoire de l'indéfini, le traverse comme un effleurement, et le ramène à la production relancée des possibles. Le sens de l'ellipse y trouve une puissance tangente.
Gérard MAYEN
France-Algérie a été créé le 23 juin 2007 au Théâtre du Hangar, dans le cadre du festival Montpellier Danse.
Gérard MAYEN,
Publié le 2007-06-28
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : performance, danse contemporaine, création contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, création contemporaine, chorégraphie, interdisciplinarité, altérité, performance,
Artiste(s) : Christine JOUVE (chorégraphe-interprète), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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