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Doutes sur la vie et la mort de Dominique Bagouet


A Montpellier Danse 07



Marie-Hélène Rebois conclut sa trilogie filmique sur Dominique Bagouet – jusque-là captivante – en restituant sa mémoire à la bien-pensance confite. Navrant.


A propos de la seconde guerre mondiale, la gigantesque France du milieu se vautre dans une veulerie mémorielle, réduite à l'évocation des seuls problèmes de rationnement alimentaire, et manières de le détourner. On s'est habitué à en retrouver la traduction esthétique dans la filmographie de Bourvil. On ne s'attendait pas à ce que ce registre soit le sel à retenir d'un événement que Marie-Hélène Rebois place au cœur des derniers mois de l'existence du chorégraphe Dominique Bagouet : soit les noces d'or de ses parents, célébrées à l'été 91, un an avant sa mort.
Avec Noces d'or – La mort du chorégraphe, la réalisatrice conclut une trilogie jusqu'alors passionnante. Ses deux premiers volets observaient à la loupe les conditions de déconstruction de la mémoire qui trament l'arrière-plan des récréations de pièces conduites par les ex collaborateurs du chorégraphe réunis dans les Carnets Bagouet. Soit autant d'opérations éminemment contradictoires. Le dernier volet prend le risque d'une ample extrapolation autour d'une pièce qui n'a jamais vu le jour : Noces d'or, programmée pour l'édition de 1993 de Montpellier Danse. La mort vint prématurément en interrompre le processus.
Dès lors, le film réalisé se rabat sur un faisceau de discours des proches du disparu, soit autant de projections autour d'une œuvre inconnue de tous ; discours qu'il conviendrait de soumettre à exercice critique. On tient discours sur Bagouet. On le construit. Aucune neutralité. Et la réalisatrice opère les choix fondateurs de son sur-discours. Ainsi attend-on les trois quarts du film pour que le mot sida soit prononcé, tandis que celui d'homosexualité – vite corrigé par bisexualité, ouf – n'est entendu qu'une fois. C'est que ce film orchestre une cérémonie d'embaumement des mannes, à usage du où l'on se murmure, en frissonnant, qu'on a connu Mozart (sic, dans la bouche de Rouaud).
Il paraît établi que Dominique Bagouet, proche de l'issue, accorda une grande valeur à la fête familiale des noces d'or de ses parents. Comme on finit par parvenir à le déduire, mais de manière si alambiquée en sous-texte du discours si généreux de Liliane Martinez, quelque contradiction devait tout de même animer l'artiste, faisant acte de pleine reconnaissance pour tout ce qu'il devait à sa famille aimante, mais non sans lui avoir résolument tourné le dos à maints égards. On trouverait presque de la drôlerie à la façon dont son père évoque les "tendances" de son fils, pour signifier son goût précoce pour la danse, mais évidemment pas son orientation sexuelle, définitivement barrée hors sujet. Un an plus tard, cet artiste dont l'envergure domina la scène internationale de son temps, s'éteignait dans le secret obstinément entretenu sur une part essentielle de son existence.
Dans la logique du discours reproduit, et en définitive produit par le film de Marie-Hélène Rebois, rien ici ne fait contradiction, quand au contraire sont exaltées les valeurs indéfiniment conciliatrices et réparatrices de la famille, qu'elle soit celle des liens du sang, ou celle des collaborateurs et amis intéressés à reconstruire une image idéale et lissée. Ainsi, quinze ans après sa disparition, Noces d'or – La mort du chorégraphe s'emploie à entretenir, encore et encore, l'image désormais infantilisante – insupportable ! - du petit prince de la danse, gentil pour l'éternité, injustement disparu par opération angélique. Il y faut des déluges de photos de famille, et attendrissements sur le merveilleux enfant si précoce à danser sur les airs de Piaf.
On ne saurait faire de Bagouet l'artiste trash ou hard qu'il n'a jamais été. Il n'était pas du monde des Fassbinder, ni même Guibert. Admettons que l'horripilante bonbonnière de l'écrivain des petits rien Jean Rouaud lui corresponde en effet. C'est vers celui-ci qu'il se tourna pour rédiger les textes de Noces d'or. Cela justifie-t-il d'évacuer tout détachement critique, toute examen contradictoire et approche des ambiguïtés ? Le film se complaît sur les plages au soleil couchant, que le chorégraphe affectionnait. Au vu de ces images, d'autres regards savent reconnaître dans ces mêmes dunes, les lieux où se consommèrent des milliers de rapports contaminateurs.
Définitivement, l'intime est politique. Noces d'or – La mort du chorégraphe, fleuron inconscient de l'offensive anti-pensée 68, restitue Dominique Bagouet aux valeurs de la bien-pensance bourgeoise provinciale des années 50-60, relayée par une pensée aimable de la danse de consensus. Ne citons que Shagga, le récent solo d'Hélène Cathala, l'une de ses anciennes danseuses, pour autoriser à lire, tout de même, dans son œuvre, des éléments de souffrance, d'inquiétude et de violence tout autres. De quoi l'arracher enfin à la niaiserie confite du cortège des pleureuses.

Gérard MAYEN

Noces d'or – La mort du chorégraphe sera diffusé sur France 2 le 6 juillet et troisième partie de soirée.


Gérard MAYEN,
Publié le 2007-07-02

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu
Thème(s) : danse contemporaine, chorégraphie, création contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, hommage, sida, artiste, projection, cinéma,
Artiste(s) : Dominique BAGOUET (chorégraphe-interprète), Marie-Hélène REBOIS (réalisatrice), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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