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Une utopie concrète

«Hamlet-Machine» d'Heiner Müller

Chapeau : Après la création pour Étrange Cargo à la Ménagerie de Verre à Paris en 2001, La Communauté Inavouable poursuit son travail d'expérimentation autour de Hamlet-Machine d'Heiner Müller, mis en scène par Clyde Chabot pour le festival de Pierrefonds (Oise).

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2002

Violette BERNAD rédacteur
Clyde CHABOT Metteur en scène
Heiner MÜLLER auteur

du 18/07/2002 00:00 au 19/07/2002 00:00
Salle : La Gare Mondiale-Lieu de recherche et de confrontation theatrales
rue Serge Rey
05 53 57 90 77
Bergerac 24 100 France (Sud-Ouest)

Les 18 et 19 juillet


Texte : Heiner Müller se prête décidément bien aux croisements disciplinaires, comme l'a montré notamment la foisonnante Müller Factory en juin aux Subsistances de Lyon. Le Hamlet-Machine de Clyde Chabot est au carrefour du théâtre, de la vidéo et de la musique, une performance multi-artistique ou les spectateurs détiennent un rôle-clé. Ceux-ci peuvent intervenir par le biais de trois pôles d'actions: une chaîne hi-fi pour diffuser des CD, une caméra vidéo dont les captations sont retransmises sur un grand écran et un ordinateur avec l'intégralité du texte d'Hamlet-Machine, sur lequel les spectateurs peuvent intervenir ou insérer des commentaires visibles simultanément sur un grand écran. Bien qu'en apparence les spectateurs semblent avoir plus de liberté que lors de la création, (puisque le texte et les interventions des comédiens sont réduites), cette deuxième étape de travail a évolué vers plus de maîtrise des actions des spectateurs: les techniciens interceptent les images et les extraits musicaux avant de choisir de les transformer pour les diffuser. Cela limite les interventions qui tendaient vers la banalité et n'apportaient rien de nourri au spectacle. Tout un dispositif d'accueil est prévu pour les préparer. Comme l'année précédente, Clyde Chabot accueille son public avec une tasse de thé, une prise en considération personnalisée plus touchante qu'un simple «bonsoir» égrené à la douzaine par une ouvreuse fatiguée. Elle présente le projet, résume la fable d'Hamlet-Machine, le contexte historique: l'écroulement du communisme et expose le principe d'interactivité, pour que personne ne se sente pris au piège une fois la machine lancée. D'autant plus qu'il est clairement stipulé sur le programme «le spectateur est libre d'occuper une position d'observation ou d'action». Clyde Chabot rappelle à propos des interventions qu'il est préférable qu'elles soient l'expression d'une véritable émotion, qu'elles soient intuitives et en réaction à ce qui se joue dans l'espace commun.
Il faut dire que la tâche n'est pas facile. Le public est pris dans un tourbillon de mots, d'images, de sons enchevêtrés, et perd ses repères puisque les rôles se troublent sans cesse: acteurs-observateurs, «spectacteurs» qui soudain vous chuchotent un extrait du manifeste du parti communiste à l'oreille. Parfois, dans le tumulte l'émotion est là, l'intervention est sincère, portée par un irrépressible besoin de se manifester, et puis soudain pour une raison inexpliquée l'équilibre délicat entre observateurs et actants se renverse. Plus un seul spectateur n'intervient, comme si l'on tentait instinctivement de se rapprocher du rapport convenu qui veut qu'un acteur donne et qu'un spectateur reçoive, ne restituant ses émotions qu'avec ce qu'on lui autorise d'ordinaire: le rire, les larmes, les soupirs et les applaudissements. Les spectateurs d'Hamlet-Machine, redevenus «spectateurs passifs» prennent le temps du recul et sont alors en quête de sens. Pas de fable pour s'y accrocher comme à un fil, pas de personnages, si ce n'est celui-ci qui doit être Hamlet, et celle-là Ophélie, pas de scène, et pourtant il y a bien du théâtre quelque part. Pour Clyde Chabot, nous sommes tous des prismes d'Hamlet et Ophélie, tout le monde doit se sentir concerné, impliqué, et doit pouvoir s'investir dans le jeu commun.
En fin de compte l'enjeu du spectacle, c'est l'humain et sa difficile relation à l'autre. Un spectacle nourri de l'utopie communiste: nous pourrions tous produire quelque chose ensemble en ce lieu où nous sommes, pour une fois, libres d'observer ou d'agir et de devenir pour une seconde d'éternité comédiens, vidéastes, écrivains. Une utopie, c'est certain, car celui qui tapote le clavier depuis une demi-heure, dont le phrasé sublime est relayé par Hamlet n'est-t-il pas déjà écrivain? Celle qui se lance, dirigeant la caméra d'une main sûre, dans un cadrage pointu de l'étrange Ophélie n'est-t-elle pas déjà vidéaste? Certainement, mais peut-être non. C'est ce «peut-être non» qui importe dans Hamlet-Machine.
www.inavouable.net


Date de publication : 23/06/2002


Inséré le : 15/07/2002 00:00
http://www.inavouable.net

Thèmes : théâtre,