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Situations d'urgence pour formes sensibles


"Quelle est l'utilité d'une couverture ?", de Haïm Adri et Benoît Ghazzal, à Vitry-sur-Seine



Dans le cadre du festival Nous n'irons pas à Avignon, proposé par Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine, Haïm Adri présente Quelle est l'utilité d'une couverture ? avec le musicien Benoît Gazzal.


C'est la question qui provoque la pensée... – s'il est utile de le rappeler. Quelle est l'utilité d'une couverture ?, présenté à Gare au Théâtre pour la neuvième édition de Nous n'irons pas à Avignon, possède cette forme interrogative, au-delà de son titre. Conçu par Haïm Adri comme une forme mobile, ce spectacle questionne sa propre forme à chaque fois. Il est un cadre formel « hôte » à l'intérieur duquel il peut se jouer à chaque fois comme pour la première fois, en fonction des artistes invités par Haïm Adri à improviser, et à jouer avec lui (plasticiens, musiciens, acteurs...). C'est une pièce « tout-terrain », possible dans tout espace de représentation, quel que soit l'équipement technique. Et tout-terrain, elle l'est doublement. Car à l'intérieur de ce cadre « hôte », s'insère un cadre « de lieu », évocateur d'une situation territoriale politique. Ainsi, à chaque nouvel espace de représentation, la pièce se déplie, pour recréer un « bout d'ailleurs », de ces territoires blessés qui bruissent ici, via divers médias qui en rapportent une image édulcorée.

Territoires blessés
Israélien installé en France depuis 1992, Haïm Adri est plus qu'un chorégraphe : un artiste transdisciplinaire, mongo(1), qui récupère l'écriture, le son, la vidéo, la danse, le théâtre... pour bricoler des formes hors genre. Dans la continuité de ses dernières pièces, Back up et Front, qui réunissaient des interprètes israéliens et palestiniens, Quelle est l'utilité d'une couverture ? commence par évoquer tour à tour, le Liban et la Palestine, selon les soirs (pour Gare au Théâtre). La pièce est appelée dans l'avenir à jeter un pont vers le Cambodge ; en Andalousie avec la comédienne espagnole Eva Castro ; dans des quartiers paupérisés. « C'est une pièce changeante, précise Haïm Adri, qui prend le parti d'écouter des situations particulières dans lesquelles des individus sont pris en otage par le pouvoir politique. » Des situations, donc, et une pièce aux écoutes. Ce sont les sonorités qui prennent en charge l'évocation situationniste d'un lieu, c'est-à-dire d'un réel.
Des matériaux sonores collectés sur place sont mixés par le musicien/DJ Benoît Gazzal ; ou encore, sont dits des textes d'auteurs liés à ces lieux (ici, Nadia Tueni, Mahmoud Darwich). La dimension audible du réel permet une critique de sa dimension visuelle. Si le visuel est a priori perçu comme une évidence par le regard, le son, quant à lui, est au contraire difficile à saisir ; et plus encore quand il est langage, comme une métaphore du malentendu fondamental qui nous lie à l'Autre. De plus, le son fait circuler des accents pittoresques (ou ce qu'il en reste, malgré la globalisation) qui sont des éléments de lieu. Des vidéos peuvent être projetées, mais ce seront des images vacillantes, parcellaires, tributaires d'un regard, qui rendent sensible ce qui manque faute d'être regardé et pourtant existe.

Se mouvoir
Dernier principe important de Quelle est l'utilité d'une couverture ?, le rapport au temps de création. « On a le temps, et en même temps, face à l'urgence des situations de guerre civile ou de guerre tout court, rappelle Haïm Adri, on ne l'a pas. » Adri donne ici son sens au principe d'improvisation, comme à la nécessité du transdisciplinaire. Il traverse les disciplines dans l'urgence d'une parole à dire. Théâtre, danse, improvisation, écriture (souvent, des textes accompagnent les pièces ou les interprètes sont appelés à écrire), vidéo, composition sonore, tout peut entrer en lice pour recréer un réel, un présent à travers ses lignes de fuite. Si Haïm Adri est artiste, c'est que quelque chose de ce monde lui rend difficile d'y garder l'équilibre et le sens de l'orientation, d'y danser justement, à moins de regarder autour de soi à 360°C, et d'entrer en rapport avec ce monde. Il redonne au mouvement ses axes et au corps, sa gravité, parce qu'il replace le proche (l'« ici ») dans la perspective de la globalisation et de ses conflits – euphémisme consacré pour désigner des guerres – là-bas.

Qui danse ?
Ce sont ces rapports complexes entre audible/visible, symbolique/réel, proche/lointain, que Haïm Adri tente de cristalliser dans ses pièces et qui polarisent l'espace de représentation où les spectateurs peuvent aussi retrouver leurs axes propres et être touchés dans leur présence au monde. Lorsqu'il choisit un poème évoquant des champs mortels de mines, en Palestine, il touche aussi, de façon métaphorique, aux champs minés de la mémoire collective sans laquelle la mémoire individuelle est impossible. L'oubli où s'enfouissent les traumatismes et les disparus, selon les processus de l'inconscient refoulé, intoxique l'avenir... Et si ces pièces mettent au centre de leur dramaturgie l'identité comme une question sans réponse, si l'identité y est interprétée comme une fonction symbolique à l'instar d'une fonction organique vitale (2), c'est que le Conflit à la racine de tous, pour Haïm Adri, est celui qui oppose l'intime au collectif. La « couverture » est ici à double tranchant : symbole des réfugiés et autres sans logis, elle est aussi ce qui « couvre » les responsables de conflits, ou encore ce qui, ici, en Occident, cherche à être tiré à soi sous la forme d'une « couverture sociale » ou d'un besoin sécuritaire. Et à ce titre, elle sépare de l'autre, de l'autre situation, de la « merde » sociale et politique, jusqu'à paralyser la rencontre.

A découvert
Pour Quelle est l'utilité d'une couverture ?, Haïm Adri ne cherche plus à couvrir ni les interprètes (lui-même, Benoît Gazzal, les artistes à venir), qui s'exposent dans l'improvisation, ni les spectateurs, qui se trouvent devant une forme au genre non identifiable (ni danse, ni théâtre, ni performance). C'est là que réside la difficulté à laquelle il se confronte, tant ses formes peuvent dérouter les regards en mal de genre... Or, la danse de Haïm Adri est jaillie de l'incertitude de ce qu'est être soi, rythmée par une pensée de la pensée qu'il suppose provenir du corps. Il articule sa danse, c'est-à-dire aux os qui sont nos mémoires enfouies (3) ; la pensée, comme des ligaments, innerve chez lui la chair et sa sensibilité. Mais cette danse partant de l'ossature a quelque chose de macabre, bien que de façon réservée. Haïm Adri nous met en contact avec le grotesque et son monde du réversible, avec l'errance tâtonnante qui nous fait, quand nous voulons être nous-mêmes pour ne plus être définis par le collectif. C'est une danse où les mains, à l'instar des pieds, sont des appuis au sol ; où le retournement est question de survie. Dans Ailleurs, pièce de pure improvisation – et également « hôte » d'artistes – qui accompagne la soirée du 21 juillet, Haïm Adri (avec Benoît Ghazzal, ce soir-là), contraint à l'espace d'une chaise, joue des possibilités encore infinies de mouvement qui restent en dépôt des impossibilités de bouger ou d'agir, auxquelles le collectif peut condamner. Ce qui donne une interprétation burlesque de sa danse.
Burlesque en effet est la place de l'artiste, aujourd'hui réduite à la portion congrue et à la paupérisation. Haïm Adri en prend son parti : artiste mongo (1), il récupère ce qui peut l'être de disciplines échouées sur les rives de nos représentations mortifiées, et ses productions, contraintes au système D, partent de trouvailles : une couverture, des gravas prélevés sur un chantier, des poèmes en bribes, des chutes sonores... et de nos dénuements.

Mari-Mai Corbel


1. Mot d'argot américain désignant, dans la « culture trash », les récupérateurs d'objets et autres bricoleurs qui sauvent ce qui s'échoue.
2. C'est au contact incessant de ce qui autre à soi, que le soi se préciserait et se sensibiliserait, et permettrait d'être en rapport de plus en plus délicat avec soi et ce qui n'est pas soi.
3. Les os, rappelons le, sont ce qui peut nous survivre, sauf incinération, et léguer une mémoire de nous-mêmes et de notre époque. Ainsi les squelettes préhistoriques permettent-ils aux paléontologues de spéculer sur les commencements des temps...


Quelle est l'utilité d'une couverture ? conception, sonorités et danse de Haïm Adri & Benoît Ghazal (et Ailleurs, le 21 juillet). Du 18 au 22 juillet à Gare au Théâtre, Vitry-sur-Seine, dans le cadre du festival Nous n'irons pas à Avignon 7. Tél. 01 55 53 22 22 www.gareautheatre.com

A voir aussi, dans le cadre du festival Nous n'irons pas à Avignon 2007 :

DU 18 AU 22 JUILLET
HORS FORMAT
: 17h - Mysteries of love / Cie Furymoon
DANSE : 18h - Quelle est l'utilité d'une couverture ? / Cie Sisyphe Heureux
THÉÂTRE : 19h - Nationale eleven de Fabien Arca / Théâtre des Bâtisses
20h - Dissident, il va sans dire de Michel Vinaver / Cie Lavomatic
21h - En pleine mer de de Slawomir Mrözek / Théâtre du Désordre
22h - Propositions sans contraintes (carte blanche aux compagnies)

DU 25 AU 29 JUILLET
HORS FORMAT : 17h - Envers & Contrebasse / Cie de la Gare
DANSE : 18h - Hello Nervous System / Hold Me (distant love) / Modern Efficiency / The Body Cartography Project (USA)
THÉÂTRE : 19h - Quelques conseils utiles aux élèves huissiers de Lydie Salvayre / Compagnie Ô
20h - Office (séminaire de motivation) / Cie Les Orchidoclastes
21h - Le Premier d'après Israël Horovitz / Cie Les Inachevés
22h - Propositions sans contrainte...


Publié le 2007-07-18

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :